L'idée de transformer Libération en gratuit haut-de-gamme, suggérée ici, vient d'être « évaluée » par une (toute petite) partie de sa rédaction et de son lectorat. Clairement, une lente agonie en kiosque est préférable à un rappel de ce à quoi sert un journal ― gratuit ou pas.
Une idée susceptible de permettre à un journal en perdition de reprendre pied peut-elle être évaluée de manière aussi sommaire ? Je ne sais pas s’il s’agit véritablement de l’idée qui tue, au sens où elle serait efficace à coup sûr, mais elle mérite certainement plus d’attention que la condamnation rapide dont elle vient d’être l’objet sur les blogs de deux des journalistes de Libération.
Daniel Schneidermann, d’abord favorablement intrigué, entend-il un type lui assurer en commentaire que la diffusion en province serait délicate ? Bing (Bang Blog) ! Il abandonne la partie et déclare l’affaire « close ». Ce faisant, il apporte surtout de l’eau au moulin de ceux qui pensent, comme moi, que la distribution d'un produit, fut-il culturel, n’est pas une affaire de journaliste mais bien de « marketeur », de logisticien, ou même, de transporteur...
Laurent Mauriac, correspondant à New York, est-il sollicité sur l’exemple du Village Voice, hebdo passé du payant au gratuit sans rien perdre de son mordant ? Il répond par quelques approximations sur l'impossibilité d'un transfert en France de la formule, voire sur son échec relatif aux Etats-Unis. Ainsi, une diffusion de 250 000 exemplaires ne « serait pas spectaculaire pour une ville comme New York » (8 millions d’habitants, 14 pour l’agglomération). Dont acte. Mais de la part d’un membre de la rédaction d’un journal diffusant péniblement 120 000 exemplaires dans un pays de 60 millions d’âmes, ça laisse rêveur. Evidemment, le Village Voice est gratuit. Mais sa diffusion reste à peine inférieure d’un tiers à celle des principaux free papers nationaux français, pourtant perçus comme ayant réussi leur implantation !
Le Village Voice aurait, par ailleurs « perdu de son influence » et « serait moins souvent cité »... Pire, la qualité éditoriale, « de l’avis général, aurait souffert »... D’où sortent donc ces assertions ? Sur quels éléments factuels s’appuient-elles ? Clairement, le fact checking à l’américaine reste une donnée rare sous nos latitudes.
La santé financière du Village Voice reposerait en outre sur les petites annonces, lesquelles seraient menacées par Craig’s List, un site internet communautaire aux allures de bulletin board. Evidemment, le Web fragilise le modèle économique des « annonces classées » traditionnelles. Ca s’appelle de la concurrence et la presse résiste assez bien, merci pour elle, lorsqu’elle sait se doter de sites Internet efficaces. De surcroît, le marché de la PA, en France, est surtout contrôlé par des gratuits papier édités par des groupes comme la Comareg (« ParuVendu »), lesquels n'entendent pas se laisser manger la laine sur le dos sans réagir. Donc, oui, il faut se bagarrer sur ce marché. Et alors ? Par ailleurs, la diffusion « d’annonces de sexe » (sic) semble choquer l'ambassadeur new yorkais de Libération... Rappelons tout de même que, des « Chéries » au minitel rose, le journal de Jean-Paul Sartre et de Louis Skorecki n’a pas toujours été aussi bégueule sur la question du sexe comme moteur du business !
Mais Laurent Mauriac fait également référence à une présence plus forte aux Etats-Unis qu’en France de la publicité dans la presse, suggérant l'impossibilité du financement d'un titre par les seuls annonceurs. La belle affaire : les journaux détiennent là-bas une part supérieure des investissements publicitaires parce qu'ils sont plus dynamiques : plus de titres, plus de diffusion. On voit mal comment les quotidiens français pourraient s’arroger une part significative des plans médias lorsque l’ensemble de nos nationaux généralistes vend moins d’exemplaires que le seul Daily Telegraph en Grande-Bretagne, pour prendre un exemple moins exotique ! Qu'ils améliorent leur pénétration et l'on verra sans doute les acheteurs d'espace publicitaire rééquilibrer leurs « mix » presse-radio-télé-affichage-Web.
Par ailleurs, poser que le marché français est déjà trop « encombré » par d’autres gratuits n’a aucun sens, sauf à considérer que, même sans faire payer ses lecteurs, Libé serait incapable de séduire davantage que Métro ou 20-Minutes ! Quelle absence incroyable de confiance en soi... Enfin, sur la structure organisationnelle d’un gratuit, je suggère à Laurent Mauriac de cesser de supputer pour aller voir concrètement comment fonctionne le Village Voice, vérifier s’il travaille sans journalistes, s'il les rémunère convenablement, s’il n’organise pas de reportages, etc. Mon pari est qu’il sera surpris (a fortiori lorsque l’on sait qu’à Libé, tout payant qu’il est, l’on demande parfois aux reporters en déplacement de dormir chez un lecteur pour éviter les frais d’hôtel...).
Bref, comme on dit chez Apple : Think different !
© Commentaires & vaticinations
P.S. : En complément, je conseille à ceux de mes lecteurs qui s'intéresseraient au Village Voice et au groupe dont il est le navire amiral, de visiter son site corporate. On y trouve pas mal d'éléments sur la manière dont il est structuré, mais également des informations sur la quantité impressionnante de prix (Pulitzer ou autres) obtenus par ses journalistes pour la qualité de leur travail de reportage, d'investigation ou de critique.
Toujours plus exotique, dans le contexte français où une offre d'emploi de journaliste est une sorte d'objet rare et précieux (a-t-on jamais vu une PA de recrutement pour un poste à Libé, entre deux plans sociaux ?), le groupe recrute en permanence et le signale au monde entier.
Bon, mais je ne suis pas là pour faire la promotion du Village Voice et de son groupe, juste pour tenter d'enfoncer mon clou concernant la possibilité, pour Libé, de tenter une nouvelle aventure fondée sur un modèle économique radicalement différent, certes, mais viable et sans impact négatif obligatoire sur son indépendance éditoriale.
Il reste un point que tu n'abordes pas : le Voice est distribué à New York, soit dans une ville. Libé est un quotidien national. Les gratuits ne sont distribués que dans les métropoles : Paris, Lyon, Marseille. Quid du lecteur perdu sur la lande bretonne, sur le plateau du Larzac ou en Lozère ?
Libé peut décider de les abandonner au profit d'une distribution gratuite sur les grandes villes, mais cela doit être dit clairement.
Rédigé par : Eolas | vendredi 24 novembre 2006 à 12:38
Je suis comme DSK, j'ai réponse à tout... Pour mémoire, l'essentiel de la diffusion de Libé est parisienne. S'il n'était plus diffusé que sur les grandes villes, ça serait presque un progrès !
Mais diffuser un titre gratuit en province peut être organisé par des professionnels de la logistique ou du portage, voire par la Poste, qui sait remplir les boîtes aux lettres de prospectus. On peut même imaginer que le type vraiment isolé puisse s'abonner (ce que le Village Voice propose). Bref, impossible n'est pas français (comme on ne dit plus chez nous).
Rédigé par : Hugues | vendredi 24 novembre 2006 à 12:53
Il y a un pb psychologique étrange avec la notion de gratuité. Etrange à l'heure du logiciel libre.
Le service consistant à apporter le journal à l'abonné est payant et le restera.
Le contenu du journal est gratuit et, je pense, le restera.
Ce qu'il s'agit de rendre gratuit, dans la suggestion que Hugues recommande d'étudier, c'est la mise à disposition du journal papier dans les points de passage de flux importants de gens.
Rédigé par : FrédéricLN | samedi 25 novembre 2006 à 12:38
Moi ce que j'aimerais, gratuits ou pas, ce seraient des journaux français d'audience nationale publiés ailleurs qu'à Paris.
Rédigé par : melchior griset-labûche | samedi 25 novembre 2006 à 18:41
Je confirme Hugues,
le Village Voice a perdu de son influence depuis sa gratuité. Il n'a tout simplement plus les moyens de vraies enquêtes. Une grave crise a du reste secoué la rédaction il y a un ou deux ans et s'est conclu par le départ (forcé pour certains) de plumes de talent.
Si la gratuité marche encore pour cet hebdo new yorkais c'est parce qu'il est avant tout un des agendas culturels les plus complets de New York, gratuit qui plus est comparé au payant Time Out, ce qui explique sa forte circulation et le nombre des annonces, car au-delà des PA (même en baisse) les pubs des clubs, cinémas et autres lieux de culture sont demeurées constantes. Mais on est très loin des beaux jours qui ont fait sa réputation, dommage d'ailleurs.
Rédigé par : MariaPia | dimanche 26 novembre 2006 à 17:33
Ce débat ne sert à rien car même si il était certain de pouvoir sauver Libé par cette méthode, les journalistes ne pourraient pas l'accpeter. Ils en feront une question de principe.
Rédigé par : Denis Provost | dimanche 26 novembre 2006 à 18:45