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octobre 2006

lundi 30 octobre 2006

Gestion des flux en milieu scolaire

Toutes les 55 minutes, 5,5 millions d’élèves du secondaire évacuent leur classe en courant et en hurlant pour en rejoindre une autre, rigoureusement identique. Dans le cadre de notre série sur les « micro-exceptions françaises », penchons-nous sur cet étrange rituel.

CouloirLe recensement périodique des petites exceptions françaises ayant déjà permis, entre autres, l’étude de la gestion des stocks en milieu scolaire, soit la légendaire question du poids excessif des cartables trimbalés par nos chères têtes blondes, il était logique d’en venir à un autre micro-mystère de notre organisation éducative : la gestion des flux d’élèves entre deux cours.

Prenons l’exemple d’un collège « moyen » (le collège constitue, en France, le cycle du secondaire accueillant les 10-15 ans) dont l’effectif serait de 450 élèves, répartis sur une quinzaine de classes. Toutes les cinquante-cinq minutes, durée légale d’une « heure » de cours...

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dimanche 29 octobre 2006

DSK : « La social-démocratie ? Elle ne passera pas par moi... »

« L'alliance objective » de DSK et de Fabius fragilise l’ouverture du PS à la social-démocratie. Et renforce les chances de Sarkozy en 2007.

Coince_1François Bayrou avait un jour demandé ― et il s’agissait évidemment d’une question de pure rhétorique ― ce qui pouvait bien pousser un socialiste « moderne » à se livrer aux pires contorsions pour éviter d’avouer qu’il se sentait plus proche d’un centriste que d’un Besancenot. Un auditeur maîtrisant mal les subtilités de la stylistique discursive mais comprenant assez bien celles de la politique à la française aurait pu lui répondre : « Mais pour être élu, pardi ! »

Pour être élu, pardi ! On en est là. Et quelques semaines à peine après son coming out social-démocrate, l’ancien ministre des Finances accepte de remettre son réformisme d’inspiration scandinave dans sa poche au profit du Grand Soir fabiusien pour être élu… Celui dont on pouvait espérer qu’il soit, enfin, porteur d’une rupture franche avec les atermoiements mollettistes du PS se fait le chantre d’une « vision plus traditionnelle » du socialisme et du « souci de l’union de la gauche ». Wow ! Pour de la contorsion, ça c’est de la contorsion !

Bon, qu’il ne lui soit pas possible d’avouer une éventuelle proximité d’idées avec le patron de la nouvelle UDF, passe encore. Au pays de la latéralisation à œillères, ça peut se comprendre. Mais qu’il soit prêt à faire cause commune avec l’homme du Non pour barrer la route à Ségolène est carrément désespérant. Car comment interpréter la redistribution des cartes née du meeting du Zénith autrement que comme une alliance de la carpe orthodoxe et du lapin social-libéral sur le dos de la belle du Poitou ?

Il n’est d’ailleurs pas difficile d’imaginer à quoi ressemblera le regroupement de tout ce que le PS compte d’anti-Ségo autour de DSK. Les jeunes gens modernes issus de Sciences Po qui forment sa garde rapprochée prendront langue avec les nostalgiques du CERES hantant encore les couloirs de la rue de Solferino, passeront prendre les emmanuellistes et concocteront, sur la base du petit livre rouge rose, un magnifique programme de gouvernement « offensif », propre à remettre les pendules du capitalisme à l’heure sous les vivats des rebelles du MJS et des révolutionnaires de la gauche antilibérale. Clairement, ça donne envie.

Bien entendu, l'approche social-démocrate chère à l’ami Dominique serait préservée dans sa dimension sociétale (« Il faut que les aide-soignantes puissent devenir infirmières ! ») en dépit d’un certain toilettage au plan économique, signant l’arrêt de mort de ces sornettes sur l’irruption de l’entreprise privée à l’université. Mais au final, la terrible dérive à la Bad-Godesberg sera évitée et le parti admirablement resynthétisé. Quant à Ségolène, il lui sera proposé de regagner rapidement ses foyers ― foyers  qu’elle n’aurait d’ailleurs jamais dû quitter, une mère de famille respectable ne passant pas ses soirées dans les meetings au lieu de préparer la tambouille de ses rejetons.

Que l’on se rassure (ou pas, c’est selon), ce petit scénario n’est en rien l’expression d’une crainte de voir ces fiançailles absurdes faire peser un risque nouveau sur l’investiture de l'impertinente poitevine. Les sondages la donnent en baisse par rapport aux scores stratosphériques de ces derniers mois, c'est vrai, mais cette baisse tient plus de la correction remobilisatrice à l’approche du vote des militants que du « retournement », l’espoir de l’emporter avec 65% des voix n’ayant jamais été raisonnable.

Mais voir celui qui devait renforcer l’orientation moderniste du camp Royal se fourvoyer à ce point, tout en diminuant les chances de la gauche PS de l’emporter face à Sarkozy, est le vrai drame. Reste à savoir si les contorsions dont DSK se montre aujourd’hui capable permettront un rabibochage de fortune le moment venu. A cette question, plusieurs fois posée ici, je serai bientôt tenté de répondre non.

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mardi 24 octobre 2006

La terrible affaire des « jurys citoyens »

Ségolène étrenne un nouveau concept non-homologué par les gardiens du temple. Las, Hugues reste incapable d’en saisir les ressorts populistes, au grand dam de la blogosphère intelligente.

JeffersonJean-Marc Ayrault, interrogé au sujet du dernier pavé précipité dans la mare par Ségolène, a préféré se défiler, avouant avec embarras ne pas toujours connaître les positions de sa championne « à l’avance »... Il faut dire que cette histoire de « jurys citoyens », concept extra-terrestre s’il en est, avait de quoi faire sursauter jusqu’aux trotskistes, pourtant adeptes de la remise en question permanente du pouvoir des élus.

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Et comment une idée peut-elle apparaître, simultanément, aussi franchement gauchiste vue de droite que carrément préfasciste vue de gauche ? Je ne suis pas, moi-même, spécialiste du ségolisme, même si j’ai clairement décidé d’accompagner cette expérience jusqu’au bout au nom de son potentiel déstabilisateur. Il n’est cependant pas nécessaire de se pencher bien longtemps sur les ressorts d'un tel OVNI politique pour en cerner les contours et lui concéder une réelle cohérence avec les grands principes de la « démocratie participative » ― principes martelés par la belle du Poitou depuis son entrée en campagne.

En gros, et à l’exemple d’initiatives déjà prises aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada, en Inde ou dans plusieurs pays du nord de l'Europe, il est question de permettre à des citoyens-lambda de porter un jugement sur l’action de leurs élus en cours de mandat, voire d’évaluer, au même titre qu’un comité d’experts ad hoc, la pertinence de choix technologiques (OGM, nucléaire...) ou d'aménagement du territoire (barrages, ponts, etc.). Leur processus de désignation (un tirage au sort à la manière de jurés classiques) rappelle d’ailleurs certaines propositions de Pierre Rosanvallon, l’animateur de la République des idées, même si ce dernier refuse curieusement de voir son nom associé à celui de Ségolène.

Je découvre moi-même, comme le maire de Nantes, cette suggestion à quelques heures du second débat d’investiture mais je refuse de la réduire à un artifice de campagne sans fondement, préférant prendre le temps d’apprécier pour ce qu’elles sont les expériences étrangères auxquelles il est fait référence en me documentant plus avant. J’avoue d’ailleurs avoir été agréablement surpris à la lecture de l’édito de Jean-Michel Thénard, dans Libération de ce matin, le pourfendeur à œillères de Benoît XVI semblant avoir recouvré ses esprits. A priori, le principe de la consultation d’un groupe de citoyens sur ceci ou cela n'est pas de nature à lui faire perdre le peu de latin qu’il possède.

A ceux d’entre vous qui seront tentés de venir m’expliquer, une fois encore, à quel point je me fourvoie en refusant de reconnaître la vacuité d’une démarche politique basée sur les sondages, les escarpins et le goût de la chose militaire, je suggère la chose suivante : prenez le temps d’aller voir à quoi ce nouvel avatar de la démocratie participative ressemble exactement ; cherchez à comprendre si son incarnation allemande, par exemple, est la porte ouverte au nazisme ; tentez, enfin, de découvrir si la référence à Jefferson des thuriféraires américains du jury citoyen n’est que le faux nez du bushisme... Et ensuite, mais ensuite seulement, reparlons-en.

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lundi 23 octobre 2006

La métamorphose (le blog)

Parcourir à pied, dans le froid et l’obscurité d’une nuit de janvier, les 54 kilomètres qui séparent Paris de Mantes-la-Jolie tient-il de l'épreuve sportive ou de la phase haute d'un cycle maniaco-dépressif ?

MetaJe cherchais un moyen de célébrer dignement, d’ici quelques semaines, le quatrième anniversaire de mon sevrage tabagique et de ma transformation subséquente en « born again » athlète. Pour autant, la perspective de recommencer à m’entraîner pour un marathon avait perdu pas mal de son attrait. N’étant pas « génétiquement » sportif, au sens où l’entendent les lecteurs de L’Equipe et les anciens poussins de l’AS-Machinville, je n’ai pas de vraie passion pour les records et l’idée d’améliorer les miens d’une édition de ceci à une édition de cela, un temps séduisante, a fini par me lasser.

En quatre ans, donc (et après deux semi-marathons, deux « 20-km de Paris », un marathon, le tour des Cornouailles par le chemin des douaniers et un Paris-Lille à vélo), je crois ne plus rien avoir à prouver à personne ― et encore moins à moi-même. Quant à mon nouveau mode de vie, il semble fermement stabilisé sur un rythme inimaginable avant ma métamorphose : un jogging de 5 kilomètres chaque matin de semaine, une sortie longue de 15 kilomètres le dimanche, trois séances hebdomadaires de gym à l’heure du déjeuner et l’abandon presque total du métro au profit du vélo...

Pour un type qui, comme moi, tenait le concept même d’activité physique pour l'indice d'une dérive psychotique, le terme de « métamorphose » est d’ailleurs tout à fait pertinent, mon entourage ayant parfois autant de mal à me reconnaître que celui de Grégoire Samsa au lendemain de la sienne. De fait, la question est précisément de savoir si cette débauche d’activité sportive correspond davantage à la phase euphorique d’un cycle de maniaco-dépression qu'à l'adoption authentique du mens sana in corpore sanum de l'ami Juvénal. Ainsi, je me demande parfois si je ne me retrouverai pas, dans une paire d'années, aux côtés de je ne sais quelle organisation de défense des libertés individuelles, à protester contre les premiers internements de fumeurs appréhendés pour avoir allumé une clope de contrebande dans les toilettes d’une boîte de nuit. A ce stade, tout est possible...

Mais bon, je n’en suis pas là. Au contraire. Toujours séduit par l’idée de me fixer des défis à moyen-terme, je viens tout juste de m’engager à participer au Paris-Mantes-la-Jolie, une marche de nuit de 54 kilomètres organisée chaque début d'année depuis 1935. Le 28 janvier prochain, soit le lendemain de mon anniversaire, ce qui est probablement le signe de quelque chose mais quoi..., je prendrai le départ à minuit pour tenter d’arriver à Mantes le plus vite possible sans courir (c’est de la marche, on vous dit). Il paraît que c’est dur, que les gens craquent, que c’est encore plus éprouvant que le marathon. Mais ce dernier ne m’ayant pas laissé sur les rotules, je ne vois pas pourquoi je ne me débrouillerais pas pour remporter ce défi-là.

En tout état de cause, ces quelques heures passées à battre le pavé glacial me laisseront le loisir de réfléchir au sens de  la vie ou, à tout le moins, au sens de la circulation, les voies empruntées restant accessibles aux voitures et les risques d’accidents s'ajoutant à ceux des malaises cardio-vasculaires. Mais un sportif qui réfléchit au sens de quoi que ce soit est-il vraiment un sportif ?

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mercredi 18 octobre 2006

Way to go, Ségolène !

Ségolène Royal devait se planter, disait-on. Elle devait faire la preuve de son manque d’épaisseur politique une fois confrontée aux big boys... Que les Cassandre mangent leur chapeau.

Dbat_1J’avais tout de même un peu d’appréhension, hier soir, en allumant la télé pour assister à ce fameux débat « à l’américaine ». Ebranlé par des semaines d’intox (« Cette bonne femme sans expérience et sans substance, pff... Elle s’effondrera à la première occasion ! »), enchanté du retour de DSK sur des positions plus franchement social-démocrates, j’envisageais presque de lâcher la belle du Poitou au profit de mon ancien champion.

Pour autant, je me réveille ce matin plus « ségoliste » que jamais, la première étape de cette course à l’investiture me confortant dans mon choix. Passons rapidement sur la prestation de Laurent Fabius, dont les propositions de création d’un Kombinat nucléo-électrico-gazier (« Areva, GDF, EDF, Suez, Total... ») et d’accélération de la smicardisation de la société française ne séduiront pas grand monde au-delà du dernier carré de nostalgiques du Programme commun de 72. Totalement ignorant (ou feignant de l’être) des enjeux énergétiques du moment, l’ancien Premier ministre suggérait ainsi d’imposer à EDF de racheter ses propres actions sur fonds propres ! Comme quoi, s’attacher les suffrages de quelques milliers de cégétistes vaut bien de sacrifier l’investissement productif à une manœuvre généralement considérée comme le paroxysme de la financiarisation de l’économie...

Passons aussi sur le lyrisme professoral de Strauss-Kahn, sa vision d’une société tournée vers l’innovation (« Les biotechnologies sont l’industrie automobile de demain ! Les universités françaises doivent tenir leur rang ! La croissance est le moteur de l’emploi ! ») le conduisant à enfiler les truismes comme d’autres enfilent les perles, alertant au passage le badaud sur ce monde complexe dont il serait le seul à comprendre les ressorts. Passons même sur l’erreur qui consiste, pour un homme aussi connoté « économie », de jouer la carte du spécialiste quand c’est d’un généraliste que l’Elysée à besoin. « Sarko-le-flic » contre « DSK-le-prof », est-ce vraiment le match qui réveillera les enthousiasmes d’électeurs de plus en plus désabusés ?

Ségolène, de son côté ― et en dépit de la pression qui pesait sur celle que tout le monde attendait au tournant, celle qui devait forcément trébucher, pauvre femelle à l’ambition démesurée, tout juste capable de gérer un ministère de second rang, une région de troisième ordre ―, égrenait les cas concrets, évoquait les initiatives prises loin de la capitale, parlait des vieux, des PME, de la formation professionnelle... De fait, la social-démocratie, celle dont DSK ne craint plus de se prévaloir, ne supporte qu’assez mal le lyrisme et la grandiloquence. A tout prendre, elle est même ennuyeuse. Loin des révolutions et des grands soirs, elle ne conduit qu’à la construction d’une société prospère et solidaire. Et si la France est enfin prête à développer sa propre version de l’expérience scandinave, l’approche pragmatique, terre-à-terre même, de Ségolène Royal me semble bien plus indiquée que le curieux réformisme messianique de l’ancien ministre de l’Economie.

Bien entendu, la France n’est ni la Suède ni le Danemark. Et ses ambitions vont légitimement au-delà d’une ikéisation placide de sa société. Mais rien de ce qu’elle représente, rien du message qu’elle souhaite porter hors de ses frontières, n’a de sens si elle ne parvient pas à remettre ses propres affaires en ordre. Ce qui est précisément l’objet de la candidature de Ségolène et la raison pour laquelle je préfère soutenir celle qui accepte de regarder la question des 35 heures en face, qui s’inquiète de la manière dont est traité un vieillard atteint de la maladie d’Alzheimer, ou qui affirme vouloir régler le problème de l’inéquation de la demande à l’offre sur le marché du travail...

Il reste encore quatre débats avant le vote d’investiture. C’est beaucoup trop même. Mais si l’expérience d’hier est l'indice de quoi que ce soit, je reste convaincu de sa capacité à l’emporter le 16 novembre. DSK, dès lors, ne sera pas de trop pour l’épauler à l'heure du vrai combat. Mais le prof sera-t-il au rendez-vous ?

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mardi 17 octobre 2006

Libération : nouvelle chronique d’une mort annoncée

La rédaction de Libération a beau s’être dotée de l'ennemi idéal, son dernier combat est perdu d’avance.

LibechuteLa disparition prochaine de Libération dont, comme journaliste et comme lecteur occasionnel, je suis loin de me réjouir, s’inscrit dans une triple perspective historique, structurelle et qualitative. Une perspective historique au sens où même les groupes de presse les mieux armés pour résister à la déferlante numérique admettent désormais leur inquiétude, la citadelle surcapitalisée que dirige Rupert Murdoch s’interrogeant ouvertement sur la pérennité de son activité print. Une perspective structurelle dans la mesure où, ni le système archaïque de distribution, ni les coûts de production disproportionnés qui plombent la presse française ne sont susceptibles d’être réformés avant qu’Edouard de Rothschild ne jette l’éponge. Une perspective qualitative, enfin, parce les journalistes d’un quotidien que plus personne n’a envie de lire doivent nécessairement s’interroger sur la pertinence de ce qu’ils écrivent…

La comédie qui est en train de se jouer rue Béranger donne pourtant la mesure du déni dans lequel se complaisent les salariés du titre, le combat engagé, projet contre projet, entre les syndicats et l’actionnaire étant clairement sans objet. D’un côté, un investisseur désabusé, autrefois convaincu d’être en mesure de redresser la barre chéquier en main, impose un énième « plan de la dernière chance » prévoyant le départ de 100 personnes (sur 280), l’externalisation du Web et la révision du projet éditorial. De l’autre, journalistes et employés se rangent derrière les propositions d’Edwy Plenel, lesquelles n’affectent les effectifs ou le contenu rédactionnel qu'à la marge et prévoient même, pourquoi pas, puisqu’on y est, le lancement d’un « hebdomadaire haut de gamme » et le « renforcement du site Internet »...

Inutile de dire que, du point de vue d’un bailleur de fonds ayant déjà englouti 20 millions d’euros dans ce Titanic de papier, ce programme est tout sauf séduisant. A fortiori lorsque l'on sait que Rothschild n’en voulait même pas, de Plenel, lui préférant Laurent Joffrin. Mais ce dernier privilégiant, assez légitimement d’ailleurs, le confort de son fauteuil de directeur de la rédaction du Nouvel Obs sur la précarité d'un tabouret de cuisine à Libé, le baron a dû se faire une raison.

Il est difficile de prévoir la manière dont les choses évolueront à moyen terme, même si l’issue semble assez certaine. Les parties risquent de se raidir, de camper sur leur position, une nouvelle grève n’étant pas à exclure, accélérant ainsi le creusement de la dette d’un journal perdant plusieurs centaines de milliers d’euros par mois et déshabituant, chaque jour un peu plus, les lecteurs à le trouver en kiosque.

Evidemment, une souscription sera lancée, le blog libelutte sera réactivé et les commentaires larmoyants ou agressifs sur la terrible dérive capitaliste du pays se multiplieront ; de doux-dingues proposeront d’acheter, chaque matin, deux Libé au lieu d’un pour renflouer les caisses ; des petits enfants sacrifieront leur argent de poche ; quelques élus suggéreront même le versement d'une subvention exceptionnelle... Mais la réflexion historique, structurelle et qualitative sur l’avenir de la presse française n’aura pas avancé d’un pouce, s'effaçant derrière la geste du combat de vaillants salariés écrasés par la stupidité du financier de la fable.

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samedi 14 octobre 2006

Et les Libanais dans tout ça ? (Part. III)

La fin des combats, la FINUL, la contribution française, tout ça… C’est très bien. Mais maintenant, il faut reconstruire.

AffichevivatlibanJ’avais déjà expliqué, ici même, tout le mal que je pensais de l’intervention israélienne de cet été, la souffrance d’une population libanaise coincée entre le marteau de Tsahal et l’enclume du fondamentalisme syro-iranien me semblant être un prix trop élevé à payer pour régler son compte au Hezbollah.

Je m’étais ensuite indigné de la capacité des adversaires professionnels d’Israël à se servir du conflit pour ressasser leur haine de « l’entité sioniste », le drame libanais en simple « tâche de fond ». Aujourd’hui, avec la fin des combats, c’est tout un pays qui est à reconstruire. Un pays dont les infrastructures ont été systématiquement démolies par une armée autiste ― presque aussi insensible aux dégâts qu’elle causait chez les civils que les fanatiques qu’elle prétendait éradiquer.

Désormais, le calme est revenu. Mais le Hezbollah est toujours là et c’est vers lui que se tournent des populations déboussolées, Israël étant parvenu à transformer une milice terroriste en un prestataire d’allocations logement à peu près aussi populaire auprès des chiites que des sunnites, des druzes ou des chrétiens… Bel exploit pour Olmert et son team. Vraiment, chapeau !

Parce que les besoins sont immenses et que ce petit pays émergeait à peine d’une interminable guerre civile avant de se retrouver plongé dans cette tragédie, il lui faut de l’argent. Parce que les Libanais les plus modestes ne doivent pas avoir le sentiment d’être abandonnés, il faut s’engager. 

C’est la raison pour laquelle je suggère à ceux d’entre-vous qui n’auraient encore rien prévu pour leur journée du dimanche 22 octobre de se rendre, à partir de 14h30, au Palais de Chaillot pour y assister à « Vivat ! Liban », une opération de collecte de fonds organisée par une association d’artistes libanais à Paris et réunissant tout un tas de chanteurs ou de comédiens animés par le désir de se rendre utile. Il est vrai qu’il fallait vraiment qu’une guerre éclate pour rassembler, sur la même scène, des gens aussi différents que Souad Massi, Sapho, Amin Maalouf et Dick Rivers…

Bien entendu, il est possible que vous ayez déjà d’autres plans ce jour-là, comme un mariage, une séance de cinéma ou une bar-mitzva. Moi-même, et malgré quelque trois semaines passées à travailler avec l’un des artisans anonymes de cette manifestation sur un autre projet, je ne pourrai pas m’y rendre… Dans ce cas, il vous est toujours possible d’envoyer quelques euros à « Première Urgence » pour son action au Liban. Enfin, faites au mieux…

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Dons par virement bancaire
Compte dédié et intitulé "Vivat Liban" au Crédit du Nord
Code banque : 30076
Code guichet : 02352
N° de compte : 11354500209
Clé RIB : 22
ou
N° IBAN : FR76 3007 6023 5211 3545 0020 922
Code BIC : NORDFRPP

Dons en ligne
Depuis le site www.premiere-urgence.org ou via le site
http://vivatliban.free.fr
à La Banque Postale :
N° de compte : PA 37 77 L
ou
N° IBAN : FR89 30041 0000 1000 3777L020 70
Code BIC : PSSTFRPPPAR

Réservations et renseignements pour le spectacle
01 44 01 54 24

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« Vivat ! Liban »

Spectacle en mots, musique et images conçu par Hanane Hajj-Ali, Hanane Abboud-Achcar et Nabil El Azan et initié par l’association culturelle Mawred 

Dimanche 22 octobre 2006 - 14h30
Théâtre national de Chaillot
1, place du Trocadéro
Paris XVIe

Avec la gracieuse participation de : Souad Massi, Sapho, Dick Rivers, Simon Abkarian, Adonis, Etel Adnan, Roger Assaf, Abdel Rahman El Bacha, B3 Black Blanc Beur, Rony Barrak, Dominique Blanc, Christiane Cohendy, Dominique Devals, Hanane Hajj-Ali, Yasmine Hamdane, Praline Gay-Para, Nacer Khemir, Elias Khoury, Amin Maalouf, Duo Fahïm, Zad Moultaka, Salah Stétié, Cie Teatri Del Vento, Fabien Ruiz, Yalda Younés, le Collectif des Cinéastes libanais...

jeudi 12 octobre 2006

AXA délocalise Cachan à Rabat

Le premier assureur français s’apprête à recruter 1 500 personnes à Rabat. Pourquoi les adversaires de l’immigration choisie s’étranglent-ils de rage ?

CallcenterSi j’ai bien saisi les enjeux du débat sur « l’immigration choisie », c’est le pillage systématique de la matière grise des pays du Sud qui dérange... Qu’une nation prospère comme la nôtre s’avise, toute honte bue, d’accueillir des ingénieurs et des médecins formés à Alger ou à Dakar est tout simplement insupportable, ces derniers ayant le devoir moral de rester plantés là où ils sont nés et de contribuer, en bons petits soldats, à la croissance du PIB de la mère patrie.

Fort bien. Un diplômé africain devrait donc, au nom de valeurs théorisées à l’occasion d’un congrès d’ATTAC, se voir interdire de choisir son destin à l'exemple des milliers de chercheurs français installés aux Etats-Unis, sa couleur de peau et son passeport le privant de toute aspiration individuelle et le réduisant au statut d’instrument de développement local. En revanche, si la France souhaite vraiment se rendre utile, c’est l’émergence d’activités nouvelles qu’elle devrait encourager outre-Méditerranée, à coup de subventions et de programmes d’aides élaborés à Paris.

Le problème, c’est que « l’émergence » en question, lorsqu’elle se produit, finit toujours par agacer les avocats les plus bruyants de la cause du co-développement. Il y a quelques mois, je publiais ici (et ) un texte intitulé « Quand l’Afrique s’éveillera, la France l’enverra se recoucher », suggérant qu’un continent noir qui se prendrait pour la Chine serait immédiatement renvoyé à son statut d’icône de la pauvreté par les bien-pensants…

La récente « affaire AXA » est une excellente illustration de ce qui, plus qu’une contradiction, doit être qualifié de franche hypocrisie. Pour faire court, le premier assureur français vient de décider, pour des raisons de coûts, de productivité, de flexibilité, etc. d’installer une plateforme d’appels à Rabat plutôt qu’à Romorantin. Il s’apprête donc à recruter 1 500 jeunes diplômés marocains ― ceux-là mêmes que Sarkozy envisageait d’importer dans le cadre de son programme de pillage de cerveaux ― afin de les former, de les rémunérer convenablement (dans le contexte marocain) et de transférer le bénéfice de cette initiative à ses clients et à ses actionnaires.

Evidemment, AXA n’est pas une organisation philanthropique. Son projet n’est ni d’assister le décollage du Maroc, ni d’accélérer le déclin de la France ; son projet est de gagner de l’argent. Mais, ce faisant, elle permet effectivement d’améliorer le service rendu à ses clients français (baisse des tarifs, augmentation de l’amplitude horaire des centres d’appels…) et de générer des emplois qualifiés dans un pays que les gens ont pris l’habitude de quitter sur des rafiots déglingués au péril de leur vie.

Avec l’argent économisé sur leurs primes d’assurance, les Français consommeront d’autres services, iront au restaurant, achèteront des téléphones portables, bref, investiront dans leur propre économie et stimuleront la création d’emplois pour leurs compatriotes. Avec l’argent gagné chez AXA, les Marocains feront comme les Français. Tout le monde sera gagnant.

Ok. Ok. Les choses ne fonctionnent pas toujours de manière aussi idylliquement mécanique. Ainsi, AXA pourra être tenté de ne pas transférer la totalité de ses gains au client et de privilégier l’actionnaire. Il est probable, toutefois, qu’il soit freiné dans cet élan par des concurrents moins cupides ― ou plus clairvoyants. On peut aussi considérer que les emplois créés à Rabat, s’ils l’avaient été à Romorantin, auraient été plus directement efficaces en matière de développement hexagonal... C’est vrai. Mais le Maroc, lui, ne se serait pas développé. Les jeunes diplômés qui répondront bientôt au téléphone depuis Rabat seraient peut-être montés sur un rafiot pourri avec Gibraltar pour horizon. Ils se seraient peut-être retrouvés sur un matelas hors d’âge au fond d’un gymnase de Cachan. Ils se seraient peut-être noyés. Personne n’aurait été gagnant.

De toute façon, prétendre que la résolution, même partielle, des déséquilibres mondiaux peut se produire en douceur, à Romorantin ou ailleurs, est un mensonge. Et l’Afrique, si elle se développe, vendra fatalement ses produits et services sur cette planète. Pas dans l’altermonde. Elle nous concurrencera, comme nous concurrencent les Allemands, les Américains ou, désormais, les Chinois. Devons nous nécessairement en avoir peur ? Aux frileux, en tout cas, je suggère de réfléchir à l'alternative...

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dimanche 08 octobre 2006

Fabius, le machin à perdre

Laurent Fabius, l'œil rivé sur l’échéance de 2012, est en passe de nous refaire le coup du référendum constitutionnel en 2007. Notre héroïne réussira-t-elle à le stopper ?

FabiuschapeauJ’ai une petite théorie concernant Fabius et son ambition présidentielle. Elle vaut ce qu’elle vaut et je ne la développe ici qu’à contrecoeur, n’éprouvant pas pour l’ex-plus jeune Premier ministre de France une vraie détestation juste de l’agacement. Selon moi, donc, l’ami Lolo a déjà passé l’échéance 2007 par profits et pertes, même si Bartolone passe son temps à lui susurrer que ses chances n’ont jamais été meilleures et que Ségolène viendra bientôt lui manger dans la main.

Non, Fabius, qui est un homme capable de se projeter dans l’avenir, en serait plutôt à préparer le coup suivant, l’élection de Sarkozy et la défaite humiliante de la belle du Poitou devant lui permettre, comme après le référendum, de jouer les recours providentiels. « Je vous l’avais bien dit, pourra-t-il hurler sur toutes les antennes en faisant tournoyer son écharpe rouge au-dessus d’un crâne absurdement chapeauté à la Mitterrand. Je vous l’avais bien dit, que cette femme serait la fossoyeuse du socialisme et que le seul à cumuler expérience et capacité à rassembler le peuple de gauche, c’était moi ! »

Je n’ai rien contre l’ambition. Je suis moi-même, à ma manière, relativement ambitieux même si j’ai parfois du mal à me souvenir de ce que j’ambitionne précisément. Il me paraît donc raisonnable et légitime, pour un type comme Fabius, de briguer le top job. On ne fait pas de la F1 sans chercher à renvoyer Schumacher à ses chères études et il tombe sous le sens qu’un ancien de Janson-de-Sailly, khâgneux, normalien, énarque et galop 7 ayant préféré la politique à l’université, soit déterminé à décrocher la timbale ultime...

Le problème, c’est que son ambition ne recoupe pas celle qu’un tas de gens ont pour la France ou même pour le PS, l’idée de ramener l’une et l’autre trente ans en arrière dans le seul but de permettre à l'ancien surdoué d’accomplir son destin étant assez peu séduisante. Bon, certains pensent Fabius honnête et sincère. Ceux-là ont la conviction, et pourquoi pas, tout est possible, que l’un des principaux artisans du virage économico-philosophique de 83 a effectivement fait son épiphanie, découvrant alors, en vrac, la lutte des classes, le déséquilibre nord-sud et, surtout, le complot ultralibéral baptisé, aussi sournoisement qu’hypocritement, « construction européenne ».

Moi, cette sincérité-là ne me parlerait pas, même si j’y croyais. Elle me permettrait néanmoins d’être plus indulgent à l'écoute des derniers propos du candidat à la candidature et, plus précisément, de ses saillies anti-Ségo. DSK lui-même, et je lui en sais gré compte tenu de mon souhait de le voir jouer un rôle de tout premier plan dans la dream team que notre prochaine présidente aura à former, a toujours pris soin, dans ses interventions, de ne pas insulter l’avenir en se livrant aux mêmes attaques ad hominem, si j’ose dire, que Laurent Fabius. Car pour ce dernier, c’est sûr, Ségolène est désormais un danger aussi grand que Sarkozy, son « nationalisme », son « communautarisme », sa « course après l’extrême droite », justifiant même l’atmosphère de lutte à mort qu’il est en train d’imprimer à sa campagne d’investiture ― écrivant ainsi à l’avance les discours de second tour du gnome de la place Beauvau.

Le dossier référendaire n’avait pas permis à Fabius de se hisser au rang de leader emblématique de la gauche française, son approche mitterrandienne du rassemblement ayant débouché sur le jet d’œufs pourris plutôt que sur l’élaboration d’un programme commun new style. Aujourd’hui, c’est sur l’échec du parti socialiste à la présidentielle qu’il mise pour reprendre la main. De fait, il a sans doute raison sur un point : le goût des Français pour l’alternance et le potentiel d’horreur que représentent cinq années de sarkozysme débridé permettraient sans doute à n’importe quel candidat de gauche de l’emporter en 2012. Mais ni la perspective de perdre l’an prochain, ni celle d’installer ce born again gauchiste à l’Elysée dans cinq ans n’étant raisonnables, contentons-nous sagement de voter pour Ségolène le 16 novembre.

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dimanche 01 octobre 2006

Carte scolaire : le débat sous le débat

Les parents préférant le privé à l'école de leur quartier, ou trichant pour contourner la carte scolaire, ne sont pas systématiquement hostiles à la « mixité sociale ». Parfois, ce sont les profs du public auxquels ils veulent échapper...

DoisneauMes enfants fréquentent une école privée. Oui, mes propres filles, héritières d’une longue lignée de défenseurs de l’égalité républicaine et de la mixité sociale, prennent, chaque matin, le chemin d’un ensemble scolaire fondé par une aristocrate normande touchée par la grâce à l’occasion du vote de la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’Etat !

Au début, c’était difficile à assumer. Un peu comme une maladie honteuse, un eczéma, une propension à la mauvaise haleine ou aux flatulences... Et s’il m’arrivait de mentionner cette anomalie dans une conversation entre gens de progrès, c’était à l’aide d’un discours embarrassé sur « le haut niveau d’ouverture de cet établissement » théoriquement « multiconfessionnel », son approche pédagogique « fondée sur l’autonomie des élèves » et, surtout, son « obsession de la tolérance ». Un baratin bien rôdé, à la longue, mais clairement inefficace, mes interlocuteurs le résumant généralement d’un « T’as mis tes gosses dans une école catho, quoi ! » sans appel.

De fait, et je l’admets désormais sans aucun complexe, mes deux filles sont scolarisées dans une école où des bonnes sœurs (en vêtements civils) peuvent être croisées (sic) dans les couloirs. Et bien que des « cours de religion » y soient proposés aux élèves juifs ou musulmans, le catéchisme tend à conserver la première marche du podium monothéiste virtuel dressé par une directrice capable, tout autant que Benoît XVI, d’apprécier le fossé qui sépare un œcuménisme bon enfant d’une plongée véritable dans le syncrétisme. Mais si je n’ai évidemment de compte à rendre à personne, il me semblait pertinent, en marge de ce débat en carton-pâte sur la carte scolaire, d’évoquer les raisons ayant pu pousser un couple de bobos athées comme le mien à trahir Jules Ferry au profit de la calotte. Commençons donc par le commencement, l’idée d’une Genèse étant manifestement appropriée...

Au commencement, donc, mes deux filles avaient été inscrites à la maternelle du quartier, laquelle était, comme la majorité de ces écoles du pré-primaire que le reste du monde nous envie, efficace, plaisante et structurée autour d’un projet d’établissement intelligent. Bref, une école que même l’instit d’Etre et avoir, avant sa conversion tardive au capitalisme procédurier, aurait pu intégrer sans changer quoi que ce soit à ses méthodes de travail... C’est plus tard que les choses devaient se détériorer, avec l’entrée en primaire de l’aînée et la découverte d’un univers impossible à décrire sans être accusé de le caricaturer.

Les parents qui choisissent le privé sont fréquemment accusés de fuir la mixité sociale et, appelons un chat un chat, l’hétérogénéité ethnique de classes pouvant compter autant de nationalités que de gamins. C’est possible. Mais la mixité sociale scolaire restant largement subordonnée à la mixité sociale résidentielle, on voit mal en quoi imposer à un gosse d’une cité du 9-3 ou à son homologue versaillais de fréquenter l’établissement de leurs quartiers respectifs améliorera leurs chances de s’apprécier l’un l’autre...

C’est possible, donc, mais ce n’était pas notre cas. Le bout de onzième arrondissement où nous avons choisi de vivre est, justement, un bon exemple de mixité socio-économique réussie. Des médecins, des avocats ou des architectes que leur cœur à gauche maintient dans l’est de la capitale mais que leur raison empêche de franchir carrément le périphérique, y côtoient sans difficulté des fonctionnaires logés dans le secteur semi-social et des immigrés en HLM. Et même si l’accélération de la « boboïsation » du secteur Oberkampf/Saint-Maur fait parfois grincer quelques dents, la poignée de groupes scolaires du quartier reflète assez bien cette agréable diversité.

En passant de la maternelle au primaire, pour autant, nous avons fait la découverte d’un univers où l’équipe enseignante semblait composée de travailleurs indépendants évitant soigneusement tout rapport avec, dans l’ordre de leurs détestations, leurs collègues, les parents, la direction. Fréquemment absents, que ce soit dans le cadre d’une grève aux enjeux obscurs annoncée la veille (« La loi ne nous oblige pas à vous prévenir à l’avance ! ») ou dans la perspective d’une énième session de « formation » ; refusant de passer, pour la plupart, plus d’une année dans le même établissement ; indifférents aux problèmes de violence verbale ou physique n’affectant pas directement leurs cours ; débarrassés de toute exigence académique (« Bah, ces gosses ne comprennent rien ! »)… Il aurait été difficile de reconnaître en eux ces hussards noirs de la République auxquels nous nous serions fait un devoir de confier nos petites citoyennes en devenir.

Dans une école primaire « standard » mais les choses fonctionnent peu ou prou de la même manière au collège ou au lycée , le directeur se contente d’assurer la relation avec les services techniques de la mairie. Il lui revient de commander un bureau, de demander qu’une salle de classe soit repeinte, de vérifier que le concierge est à son poste mais c’est là toute l’étendue de ses prérogatives. Il n’exerce sur les instituteurs ni contrôle hiérarchique, ni responsabilité pédagogique. Que l’un de ces derniers tombe malade ou meure, puisqu’il appert que leur santé est particulièrement précaire, et il sera de son ressort de demander un remplaçant. Mais pas question de le sélectionner après un entretien ou la lecture de son CV : pour l’Education nationale, les enseignants sont parfaitement interchangeables et leur affectation dépend essentiellement de leur ancienneté et de leur entregent auprès des instances syndicales.

Construire, dans ces conditions, un projet d’école sur la base duquel enseignants et directeur travailleront en commun au bénéfice des élèves est impensable, a fortiori dans un quartier ou le brassage social et les difficultés de certains enfants exigent un investissement personnel supérieur à la norme. J’exagère ? Je sombre dans le discours facile et rabâché du réactionnaire anti-fonctionnaire ? Votre propre expérience de l’école n’a rien à voir avec ce sombre tableau et vous refusez d’y voir une représentation de la réalité ? Aux deux premières questions, la réponse est non. Je n’exagère pas et je ne suis ni réactionnaire ni anti-fonctionnaire. A la troisième, en revanche, je répondrai qu’il est possible que l’école à laquelle étaient affectées mes filles ait développé des standards inférieurs à la norme et que vous soyez mieux lotis. Tant mieux pour vous. Si ça se trouve, vous avez également gagné à la loterie.

Je connais d’ailleurs un tas de gens entièrement satisfaits par les établissements publics de leur quartier (et les parents ne chercheraient évidemment pas à contourner la carte scolaire si tous les établissements étaient mauvais). Mais j’en connais au moins autant dont le discours ressemble au mien. Curieusement, les premiers ont tendance à vivre dans les arrondissements ou les banlieues les plus confortables de la capitale, voire dans certaines villes de province socialement homogènes, quand les autres ont élu domicile dans des secteurs, disons, plus mélangés. Et moi, encore une fois, ce mélange ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est l’absence d’enseignants qualifiés, expérimentés et motivés pour s’occuper des enfants qui leur sont confiés. De tous les enfants.

Dans le cadre de la carte scolaire, qui impose la fréquentation d'une école donnée, il existe deux solutions pour échapper aux établissements médiocres : fuir vers le privé ou magouiller pour inscrire ses enfants dans l’école de son choix. C’est ainsi que mes amis les plus critiques à l’égard de l’enseignement prodigué par les curetons font jouer leurs relations, trafiquent leur facture EDF ou vont jusqu’à louer un studio dans les beaux quartiers pour éviter un échec scolaire trop retentissant à leurs rejetons... « Comment peux-tu envoyer tes enfants dans un endroit pareil ? » m’interrogent-ils alors d’un air désolé tout en maquillant au Tippex la quittance de loyer qui permettra au fiston d’éviter l’école Youri Gagarine d’Ivry-sur-Seine : « Moi, franchement je ne pourrais pas ! On a des valeurs, merde ! »

Des valeurs ? Moi aussi j’en ai, des valeurs ! Et j’en suis encore à me demander par quel mystère les grands principes que j’associais mentalement à l’école de la République, celle de Marcel Pagnol et de Louis Pergaud, ont été abandonnés au privé. Un privé où officient des instits et des profs impliqués et ouverts mille fois plus « engagés » que les pharisiens (aïe, encore une référence religieuse !) rencontrés dans le public. Qu’ils aient été recrutés sur la base de leur motivation et de leur adhésion au projet de l’école plutôt qu’en fonction de leur nombre de points indiciaires pourrait-il être un début d’explication ? Je n’en sais rien. Je constate seulement qu’à qualification et rémunération égales (les enseignants du privé « sous contrat » passent des concours similaires à ceux du public et sont payés par l’Etat sur les mêmes bases), mais dotés de moyens matériels souvent inférieurs (locaux plus exigus, mobilier vétuste, plus d’enfants par classe...), ils sont loin d’être à la ramasse.

Evoquer la responsabilité des profs du public à propos du malaise scolaire n'est pas convenable, le cliché lang-ien sur ces « âd-mi-râbles » professionnels faisant partie du Dogme (sauf à jouer les chasseurs de mammouths, évidemment). Du coup, les seuls moyens d'action « légitimes » restent l’accélération des recrutements et l’accroissement d'un budget déjà surdimensionné. Mon expérience personnelle ne suffira évidemment pas à emporter la conviction de ceux qui préfèrent le statu quo au changement mais, adossée à l’observation des performances des systèmes scolaires finlandais ou suédois, où innovation et autonomie des établissements sont la règle, elle prendra peut-être davantage de poids. Après tout, lorsque même les enfants des instituteurs de l’école publique de mon quartier rejoignent les miens chez les curés, la prise de conscience est peut-être proche...

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