Les parents préférant le privé à l'école de leur quartier, ou trichant pour contourner la carte scolaire, ne sont pas systématiquement hostiles à la « mixité sociale ». Parfois, ce sont les profs du public auxquels ils veulent échapper...
Mes enfants fréquentent une école privée. Oui, mes propres filles, héritières d’une longue lignée de défenseurs de l’égalité républicaine et de la mixité sociale, prennent, chaque matin, le chemin d’un ensemble scolaire fondé par une aristocrate normande touchée par la grâce à l’occasion du vote de la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’Etat !
Au début, c’était difficile à assumer. Un peu comme une maladie honteuse, un eczéma, une propension à la mauvaise haleine ou aux flatulences... Et s’il m’arrivait de mentionner cette anomalie dans une conversation entre gens de progrès, c’était à l’aide d’un discours embarrassé sur « le haut niveau d’ouverture de cet établissement » théoriquement « multiconfessionnel », son approche pédagogique « fondée sur l’autonomie des élèves » et, surtout, son « obsession de la tolérance ». Un baratin bien rôdé, à la longue, mais clairement inefficace, mes interlocuteurs le résumant généralement d’un « T’as mis tes gosses dans une école catho, quoi ! » sans appel.
De fait, et je l’admets désormais sans aucun complexe, mes deux filles sont scolarisées dans une école où des bonnes sœurs (en vêtements civils) peuvent être croisées (sic) dans les couloirs. Et bien que des « cours de religion » y soient proposés aux élèves juifs ou musulmans, le catéchisme tend à conserver la première marche du podium monothéiste virtuel dressé par une directrice capable, tout autant que Benoît XVI, d’apprécier le fossé qui sépare un œcuménisme bon enfant d’une plongée véritable dans le syncrétisme. Mais si je n’ai évidemment de compte à rendre à personne, il me semblait pertinent, en marge de ce débat en carton-pâte sur la carte scolaire, d’évoquer les raisons ayant pu pousser un couple de bobos athées comme le mien à trahir Jules Ferry au profit de la calotte. Commençons donc par le commencement, l’idée d’une Genèse étant manifestement appropriée...
Au commencement, donc, mes deux filles avaient été inscrites à la maternelle du quartier, laquelle était, comme la majorité de ces écoles du pré-primaire que le reste du monde nous envie, efficace, plaisante et structurée autour d’un projet d’établissement intelligent. Bref, une école que même l’instit d’Etre et avoir, avant sa conversion tardive au capitalisme procédurier, aurait pu intégrer sans changer quoi que ce soit à ses méthodes de travail... C’est plus tard que les choses devaient se détériorer, avec l’entrée en primaire de l’aînée et la découverte d’un univers impossible à décrire sans être accusé de le caricaturer.
Les parents qui choisissent le privé sont fréquemment accusés de fuir la mixité sociale et, appelons un chat un chat, l’hétérogénéité ethnique de classes pouvant compter autant de nationalités que de gamins. C’est possible. Mais la mixité sociale scolaire restant largement subordonnée à la mixité sociale résidentielle, on voit mal en quoi imposer à un gosse d’une cité du 9-3 ou à son homologue versaillais de fréquenter l’établissement de leurs quartiers respectifs améliorera leurs chances de s’apprécier l’un l’autre...
C’est possible, donc, mais ce n’était pas notre cas. Le bout de onzième arrondissement où nous avons choisi de vivre est, justement, un bon exemple de mixité socio-économique réussie. Des médecins, des avocats ou des architectes que leur cœur à gauche maintient dans l’est de la capitale mais que leur raison empêche de franchir carrément le périphérique, y côtoient sans difficulté des fonctionnaires logés dans le secteur semi-social et des immigrés en HLM. Et même si l’accélération de la « boboïsation » du secteur Oberkampf/Saint-Maur fait parfois grincer quelques dents, la poignée de groupes scolaires du quartier reflète assez bien cette agréable diversité.
En passant de la maternelle au primaire, pour autant, nous avons fait la découverte d’un univers où l’équipe enseignante semblait composée de travailleurs indépendants évitant soigneusement tout rapport avec, dans l’ordre de leurs détestations, leurs collègues, les parents, la direction. Fréquemment absents, que ce soit dans le cadre d’une grève aux enjeux obscurs annoncée la veille (« La loi ne nous oblige pas à vous prévenir à l’avance ! ») ou dans la perspective d’une énième session de « formation » ; refusant de passer, pour la plupart, plus d’une année dans le même établissement ; indifférents aux problèmes de violence verbale ou physique n’affectant pas directement leurs cours ; débarrassés de toute exigence académique (« Bah, ces gosses ne comprennent rien ! »)… Il aurait été difficile de reconnaître en eux ces hussards noirs de la République auxquels nous nous serions fait un devoir de confier nos petites citoyennes en devenir.
Dans une école primaire « standard » ― mais les choses fonctionnent peu ou prou de la même manière au collège ou au lycée ―, le directeur se contente d’assurer la relation avec les services techniques de la mairie. Il lui revient de commander un bureau, de demander qu’une salle de classe soit repeinte, de vérifier que le concierge est à son poste mais c’est là toute l’étendue de ses prérogatives. Il n’exerce sur les instituteurs ni contrôle hiérarchique, ni responsabilité pédagogique. Que l’un de ces derniers tombe malade ou meure, puisqu’il appert que leur santé est particulièrement précaire, et il sera de son ressort de demander un remplaçant. Mais pas question de le sélectionner après un entretien ou la lecture de son CV : pour l’Education nationale, les enseignants sont parfaitement interchangeables et leur affectation dépend essentiellement de leur ancienneté et de leur entregent auprès des instances syndicales.
Construire, dans ces conditions, un projet d’école sur la base duquel enseignants et directeur travailleront en commun au bénéfice des élèves est impensable, a fortiori dans un quartier ou le brassage social et les difficultés de certains enfants exigent un investissement personnel supérieur à la norme. J’exagère ? Je sombre dans le discours facile et rabâché du réactionnaire anti-fonctionnaire ? Votre propre expérience de l’école n’a rien à voir avec ce sombre tableau et vous refusez d’y voir une représentation de la réalité ? Aux deux premières questions, la réponse est non. Je n’exagère pas et je ne suis ni réactionnaire ni anti-fonctionnaire. A la troisième, en revanche, je répondrai qu’il est possible que l’école à laquelle étaient affectées mes filles ait développé des standards inférieurs à la norme et que vous soyez mieux lotis. Tant mieux pour vous. Si ça se trouve, vous avez également gagné à la loterie.
Je connais d’ailleurs un tas de gens entièrement satisfaits par les établissements publics de leur quartier (et les parents ne chercheraient évidemment pas à contourner la carte scolaire si tous les établissements étaient mauvais). Mais j’en connais au moins autant dont le discours ressemble au mien. Curieusement, les premiers ont tendance à vivre dans les arrondissements ou les banlieues les plus confortables de la capitale, voire dans certaines villes de province socialement homogènes, quand les autres ont élu domicile dans des secteurs, disons, plus mélangés. Et moi, encore une fois, ce mélange ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est l’absence d’enseignants qualifiés, expérimentés et motivés pour s’occuper des enfants qui leur sont confiés. De tous les enfants.
Dans le cadre de la carte scolaire, qui impose la fréquentation d'une école donnée, il existe deux solutions pour échapper aux établissements médiocres : fuir vers le privé ou magouiller pour inscrire ses enfants dans l’école de son choix. C’est ainsi que mes amis les plus critiques à l’égard de l’enseignement prodigué par les curetons font jouer leurs relations, trafiquent leur facture EDF ou vont jusqu’à louer un studio dans les beaux quartiers pour éviter un échec scolaire trop retentissant à leurs rejetons... « Comment peux-tu envoyer tes enfants dans un endroit pareil ? » m’interrogent-ils alors d’un air désolé tout en maquillant au Tippex la quittance de loyer qui permettra au fiston d’éviter l’école Youri Gagarine d’Ivry-sur-Seine : « Moi, franchement je ne pourrais pas ! On a des valeurs, merde ! »
Des valeurs ? Moi aussi j’en ai, des valeurs ! Et j’en suis encore à me demander par quel mystère les grands principes que j’associais mentalement à l’école de la République, celle de Marcel Pagnol et de Louis Pergaud, ont été abandonnés au privé. Un privé où officient des instits et des profs impliqués et ouverts ― mille fois plus « engagés » que les pharisiens (aïe, encore une référence religieuse !) rencontrés dans le public. Qu’ils aient été recrutés sur la base de leur motivation et de leur adhésion au projet de l’école plutôt qu’en fonction de leur nombre de points indiciaires pourrait-il être un début d’explication ? Je n’en sais rien. Je constate seulement qu’à qualification et rémunération égales (les enseignants du privé « sous contrat » passent des concours similaires à ceux du public et sont payés par l’Etat sur les mêmes bases), mais dotés de moyens matériels souvent inférieurs (locaux plus exigus, mobilier vétuste, plus d’enfants par classe...), ils sont loin d’être à la ramasse.
Evoquer la responsabilité des profs du public à propos du malaise scolaire n'est pas convenable, le cliché lang-ien sur ces « âd-mi-râbles » professionnels faisant partie du Dogme (sauf à jouer les chasseurs de mammouths, évidemment). Du coup, les seuls moyens d'action « légitimes » restent l’accélération des recrutements et l’accroissement d'un budget déjà surdimensionné. Mon expérience personnelle ne suffira évidemment pas à emporter la conviction de ceux qui préfèrent le statu quo au changement mais, adossée à l’observation des performances des systèmes scolaires finlandais ou suédois, où innovation et autonomie des établissements sont la règle, elle prendra peut-être davantage de poids. Après tout, lorsque même les enfants des instituteurs de l’école publique de mon quartier rejoignent les miens chez les curés, la prise de conscience est peut-être proche...
© Commentaires & vaticinations
Les commentaires récents