Lionel Jospin s'est comporté de manière irréprochable il y a quatre ans. C’est aujourd’hui qu’il se trompe.
Comme tout le monde au PS, en assistant à l’autocritique de ce retraité de l’Ile de Ré en jeans et chemise de bûcheron québécois, j’ai eu ma petite minute d’émotion... Comme tout le monde au PS, je me suis senti vaguement coupable de lui avoir reproché ― terrible ingratitude ― de ne pas s’être débrouillé pour remporter la bataille de 2002... Comme tout le monde au PS, je me suis demandé s’il n’était pas temps, finalement, de gommer ces quatre années absurdes en lui offrant une seconde chance d’accomplir son destin.
Mais, et c’est sans doute ce qui fait mon charme du côté de la Grande-Motte, je ne suis pas comme tout le monde au PS. Je ne suis pas comme tout le monde et, passé la minute d’émotion, je me suis souvenu des circonstances de la défaite et je me suis surtout demandé comment un type intelligent comme Lionel Jospin pouvait en arriver à se renier à ce point et à confesser, dans l’atmosphère festivo-révolutionnaire qui est la marque de ces universités d’été, ses terribles péchés en implorant, les yeux mouillés de larmes, le pardon des camarades.
Car enfin, ses péchés, quels sont-ils ? D’avoir failli à sa mission de Premier ministre ? Allons-donc : tout le mal que je souhaite au prochain chef de gouvernement de gauche est de parvenir, aussi bien que Jospin, à ramener la croissance, faire baisser le chômage et mener un nombre impressionnant de réformes sociales tout en émasculant les communistes et en civilisant les écolos. D’avoir lâchement abandonné le parti au milieu du gué en ne menant pas la bataille des législatives ? Balivernes : savoir tirer la leçon d’un échec électoral en cédant la place à une autre équipe est la norme dans toutes les grandes démocraties, la France étant seule à considérer qu’en politique, perseverare n’est pas diabolicum.
L’analyse de l’échec de 2002 se résume désormais stupidement à l’idée que, les socialistes n’ayant pas été assez radicaux, ils n’ont pas su répondre aux attentes du peuple de gauche et se sont vus rappeler à l’ordre par des électeurs floués. D’où cette idée qu’un programme au parfum de révolution culturelle et quelques clins d’œil appuyés en direction du facteur joufflu permettront de remettre les pendules à l’heure. D’où, également, cette transformation en Robespierre du Fabius qui reprochait jadis à Mitterrand de recevoir Jaruzelski et ― phénomène autrement plus navrant ― cette « fabiusisation » rampante de Dominique Strauss-Khan.
Mon ami Michel B., avec lequel je ne suis pas souvent d’accord sur la forme mais généralement en phase sur le fond, préfère expliquer la défaite de la manière suivante, sa formation d’ingénieur le portant davantage à l’analyse arithmétique qu’au contournement jésuitique d’un problème : « Avec 16,18% des voix, Jospin est arrivé troisième derrière Le Pen (16,86%). Il lui suffisait donc de grappiller ne serait-ce qu’un demi-point chez Chevènement, Taubira, Besancenot ou n’importe lequel des candidats « de gauche » pour être au second tour et battre Chirac sur la base d'un bilan rigoureusement identique ».
Un demi-point, effectivement, un demi-point... Un bête demi-point pour éviter le renouvellement du bail de Chirac à l’Elysée et le drame de la présence du borgne au second tour mais, surtout, pour éviter cette espèce de psychothérapie collective et sans objet culminant avec la confession jospinienne de la Rochelle ! Un demi-point et l’on en parlait plus ! Un demi-point et l’on se contentait, tout en se félicitant d’une victoire bien méritée, de pontifier sur les dangers de l’émiettement du vote de gauche au premier tour et sur l’impasse à laquelle il avait failli conduire…
Ce demi-point qui nous a coûté si cher il y a quatre ans risque d’ailleurs de se rappeler à notre bon souvenir en mai prochain, le nombre de candidats portant les couleurs de la gauche ayant des chances de battre tous les records ― a fortiori si Fabius, comme je le suppute, décide de faire cavalier seul en cas d’investiture de Ségolène. Rien n’a pourtant été laissé au hasard et, à part promettre un ministère d'Etat à José Bové, la suppression du Parlement à Arlette et la nationalisation de la totalité du système bancaire à Besancenot, on ne voit guère ce qui pourrait être fait de plus. A la télé, DSK dénonce régulièrement le modèle anglo-saxon, François Hollande n’en rate pas une pour réaffirmer à quel point il déteste les « riches » et Jack Lang est même allé jusqu’à Damas pour rappeler que la politique arabe de la France ne serait pas affectée par un éventuel minyan au gouvernement.
Tout est prêt, mais la catastrophe est presque inexorable, éliminer Ségolène semblant être un objectif plus fédérateur au sein du Bureau national que remporter la présidentielle. Chacun sait pourtant, et je serai étonné d’apprendre que les beaux esprits de la rue de Solferino n’ont lu ni Furet ni Aron, que ces serments d’allégeance à l’orthodoxie gauchiste ne seront d'aucun secours au PS. Seul Henri Weber, dont la distance, l’humour et la veste en cuir indiquent qu’il s’en fout un peu, finalement, prend parfois le temps de le rappeler (son attachement à Fabius tenant probablement davantage de la fidélité en amitié et du désœuvrement que de l’action politique proprement-dite).
« La faute de l’abbé Mouret », le roman de Zola dont cette note paraphrase le titre, raconte l’histoire d’un prêtre que l’église forcera à renier jusqu’à ses convictions les plus intimes ― l'amour d'une femme compris. Lionel Jospin, qui n’est pas catholique (et n'est plus trotskiste) devrait donc assez modérément apprécier les séances d’auto flagellation. Clairement, il ferait mieux de se reprendre en assumant franchement son bilan, le besoin de modernisation de la gauche française et, last but not least, le fait que l’heure de la retraite politique a sonné.
Je n’irai pas, évidemment, jusqu’à lui demander d'offrir sa bénédiction à Ségolène ― encore que l’effort à fournir soit bien moindre que celui du mea culpa de samedi. Non, je n’irai pas jusque là, cette dernière opération étant désormais rendue inutile par la réalité des rapports de force au PS et, rions un peu, la promotion régulière de la belle du Poitou par ce blog particulièrement influent. Mais je n'ai rien contre la spontanéité : Yoyo, encore un effort !
© Commentaires & vaticinations
Votre ami Michem B. a raison, l'échec de Jospin tient à cette multiplication.
Mais pourquoi cet émiettement? Cela ne tiendrait-il pas à la position politique ambigüe de Jospin? Les gauchos semblent le penser (pas assez à gauche), à l'unisson des chevénementistes (pas assez à droite). Ils ont probablement tous raison. Ni à gauche ni à droite, le PS français n'est plus nulle part, il est bien normal que cette réalité se reflète dans les résultats électoraux. Et ça risque de durer, tant que les camarades n'écouteront pas les paroles lucides d'un Rocard.
Rédigé par : EL | dimanche 27 août 2006 à 16:45
Je vous suis beaucoup plus dans ce billet que dans celui sur les serviettes (je n'y insiste pas).
Juste un point sur l'intervention de Jospin: il pointe le fait qu'il pensait permettre à la gauche de ne pas se reprendre une avoinée (relative comme vous l'indiquez: un demi point..) aux législatives de juin 2002. Et c'était l'analyse que je m'étais faite à l'époque: en servant de fusible, il préservait les chances d'une cohabitation Chirac-PS.
Je ne m'explique toujours pas pourquoi "l'electrochoc" n'a pas eu lieu à ces legislatives: faibles taux de participation et de vote pour les candidats de gauche, alors que l'on nous avait expliqué que le peuple de gauche s'était réveillé de sa gueule de bois du 21 avril en jurant "plus jamais ça".
Rédigé par : sdl | dimanche 27 août 2006 à 19:50
Le choc du 21 avril aura servi de leçon à suffisamment d'électeurs pour que le candidat du PS (à mon avis la candidate) soit au deuxième tour
Les électeurs de droite l'ont ils suffisamment compris pour que le petit Nicolas s'y retrouve aussi? A voir, mais je parierais que oui
A ce propos, Le Monde analysait il y a quelques jours le site de LO: les militants estimaient que les milieux populaires allaient voter Le Pen ou Royal
Par ailleurs, j'ai réagi à cet article sur mon blog, en revenant sur les causes de l'échec du candidat Jospin
http://verel.over-blog.com/article-3651516.html
Rédigé par : verel | dimanche 27 août 2006 à 20:18
Jospin n'a pas ramené la croissance. La reprise de la croissance était européenne.
Jospin n'a pas fait de réformes sociales. Il a laissé tout le boulot aux suivants (retraite, sécurité sociale,..). Il a continué à largement augmenter les effectifs de l'éducation nationale malgré la baisse du nb d'élèves.
Les yeux mouillés de LJ vous ont tout de même tourné la tête...
Rédigé par : Filibert | dimanche 27 août 2006 à 20:27
Les réponses sont davantage à chercher dans la personnalité de Lionel Jospin.
Comme tous ceux qui sont à ce niveau, il y a des failles. Les gens normaux ne survivraient pas à la pression de ce niveau de pouvoir.
Josepin et son passé troskiste, sa manie de nier ce qu'il est, ce qu'il était, son désir d'être aimé...
Le nombre de candidatures dans un camp ne veut rien dire si le candidat principal est charismatique et fait envie. En 2002, ce n'était pas le cas, en 2007, on semble reparti sur le même schéma.
Rédigé par : Authueil | dimanche 27 août 2006 à 20:36
Avec un demi-point de plus, Jospin aurait été au second tour -- sauf qu'il l'aurait perdu et de belle manière. Qu'on le déplore ou non, il est parfaitement clair qu'en 2002, l'élection s'est jouée sur l'insécurité, et sur ce terrain, Chirac aurait ratatiné Jospin. J'ajoute que si les Sudistes avaient été plus nombreux, eh bien les Nordistes, ils leur auraient foutu la pâtée. Mais c'est bien les Nordistes et Chirac qui ont gagné, et il ne me paraît pas malin-malin, quatre ans après, de soutenir encore la thèse imbécile de l'épouvantable concours de circonstances fâcheuses. Jospin a perdu parce qu'il n'a pas convaincu les électeurs, et le reste, mon cher Hugues, est de la littérature guère meilleure que celle du projet socialiste (oui, d'accord, je suis un peu dur, tu as quand même une plume autrement plus alerte).
Le PS ne convainc pas les électeurs, c'est un fait que j'aimerais bien le voir juger préoccupant. D'ailleurs, si son projet le plus ambitieux est de faire un demi-point de mieux que l'extrême-droite, je pense qu'il est très bien parti pour se ratatiner une fois de plus. Et quoique je pense que c'est en effet tout ce qu'il mérite, moi, ça ne me réjouit pas.
Rédigé par : Poil de lama | dimanche 27 août 2006 à 23:29
Bien vu comme analyse de l'autocritique de Jospin.
Mais son demi-retour dans la course à la candidature n'a rien de réjouissant, tant il vient encore brouiller les cartes...
Rédigé par : Nico2312 | lundi 28 août 2006 à 11:29
En ce qui me concerne je me pose réellement la question à savoir si les candidats socialistes ne sont pas des romantiques quelque peu enfantins, ou qui ne connaissent pas leurs limites du principe de Peter ou si tout simplement ils sont des mauvais comédiens.
Que le spectacle auquel nous assistons actuellement est affligeant.
Je n’arrête pas de me poser la question suivante : « Et ça veut gouverner la France ? »
Royal au talent de comédienne médiocre (voir son discours de Frangy : comment toujours sourire en parlant sérieux, voix essayant d’être plus grave qu’habituel, gestes en retard sur les paroles, questions- réponses avec le public contre la droite qui tentent de chauffer la salle comme un vulgaire comique, pas de propositions concrètes etc. etc)...
Royal qui fuit les confrontations de peur qu'il puissent révéler certaines lacunes...
Jospin jouant la corde sentimentale en chemise de bûcheron...
Fabius qui ne sait plus quoi promettre de plus et qui prend des postures mitterrandiennes le chapeau enfoncé sur son crâne chauve...
Lang qui n’a toujours pas compris qu’il a dépassé l’age pour jouer à l’idole des jeunes...
Hollande qui affirme ne pas aimer les riches et qui s’aplatit devant le facteur...
DSK qui cherche à rester quelque peu professionnel mais s’aperçoit qu’il a du mal à interpréter une « chanson populaire »...
Tout cela couronné par un programme totalement hors de la réalité et une seule tactique : la critique systématique de la droite.
Non, décidemment, pour moi, ce n’est pas digne de prétendre diriger un grand pays comme la France !
Rédigé par : margit | lundi 28 août 2006 à 11:59
en tout cas Jospin et DSK sont allés discuter devant les jeunes socialistes et n'ont pas fuit le débat comme l'a fait ségoléne...cela laisse mal augurer des choses
Rédigé par : socdem | lundi 28 août 2006 à 13:00
avez vous lu l'article des Echos sur son entretien avec ses "suporters"
http://www.leséchos.fr/info/rew_france/300031485.htm - il reprend un peu de stature mais semble comprendre que c'est un peu tard - il oublie un peu aussi que Hollande c'est son leg au PS
Rédigé par : brigetoun | lundi 28 août 2006 à 21:18
désolée il manque htm à la fin
Rédigé par : brigetoun | lundi 28 août 2006 à 21:19
A propos du qualificatif « gnome » …
Il y a une chose que je n'arrive pas à comprendre : pourquoi des gens apparemment intelligents s'abaissent si facilement à insulter ceux dont ils ne partagent pas les opinions politiques…
Dommage, j’aimais bien votre blog…
Rédigé par : margit | jeudi 07 septembre 2006 à 23:30
Margit,
Je n'avais évidemment pas l'intention d'être agréable au président de l'UMP en le qualifiant de "gnome", mais je me suis amusé à vérifier la définition que donne le Littré du terme et je trouve qu'elle est à la fois éclairante et pertinente :
"(ghnô-m') s. m.
Nom des esprits qui, dans le système des cabalistes, président à l'élément de la terre et à tout ce qu'elle renferme dans son sein, comme les ondins à l'élément de l'eau, les sylphes à celui de l'air et les salamandres à celui du feu.
Le mot remonte à Paracelse, sans qu'on sache s'il représente le grec signifiant, intelligence."
Bien entendu, le mot peut aussi convenir à un homme de petite taille et mal fichu...
Rédigé par : Hugues | vendredi 08 septembre 2006 à 09:03
Je ne vous connais pas, peut-être êtes vous petit et mal fichu, mais certainement pas très fin dans vos qualificatifs anti-Sarkozy, je pourrais donc facilement vous dire que vous êtes un « ghnôm » de l’intelligence fine …
Mais peut-être vos nouvelles fréquentations commencent-elles à instiller leur venin dans votre cerveau qui me semblait pourtant à priori bien fait…
L’insulte est le dernier argument du pauvre d’esprit …
Rédigé par : m | vendredi 08 septembre 2006 à 17:00
Pour mieux saisir la mutation qu’est en train de vivre le Parti Socialiste français, il est impératif de remonter aux origines du socialisme sans conteste marquées par Karl Marx et Jean Jaurès. De ce fait, les auteurs, Jacques Laudet et Gaspard-Hubert Lonsi Koko, livrent au lecteur un parcours historique très riche en repères ayant balisé la voie de la gauche à travers l’Europe occidentale ainsi que l’ancienne URSS et ses satellites.
Ce premier tome concerne la naissance et les réalités du socialisme : à savoir la période allant de la fin du XVIIIe siècle à janvier 1947 – plus précisément, en France, de Gracchus Babeuf au gouvernement de Léon Blum. De la Révolution française de 1789 au guesdisme, on prend connaissance des grandes époques du socialisme : de la crise à l’Est à celle à l’Ouest ; on s’attarde sur l’archéo-socialisme, avant de s’intéresser au socialisme historique pour mieux appréhender le socialisme moderne devant préparer l’avènement du socialisme contemporain.
Seule l’analyse des faits passés permettra d’accoucher d’un projet ambitieux et de renforcer autour d’un programme commun, après la défaite à la présidentielle et aux législatives de 2007, de "probables et occasionnelles" alliances ayant permis la victoire aux élections municipales et cantonales de 2008.
Titre : Socialisme : Un combat permanent - Vol. 1 : Naissance et réalités du socialisme
Parution : 12 mai 2008
ISBN : 978-2-916335-04-9
GENCOD : 9782916335049
Pagination : 320 pages
Prix : 21,50 euros
Les auteurs :
Après avoir été gaulliste, Jacques Laudet a vibré à partir de 1958 pour Pierre Mendès France et François Mitterrand. Il s’est toujours interrogé sur les causes profondes de l’évolution politique. Ancien membre de la SFIO, il a adhéré au Parti Socialiste dès sa création en 1969 et y a milité activement jusqu’à son décès en février 2008.
Gaspard-Hubert Lonsi Koko est l’auteur de plusieurs ouvrages – dont "Un nouvel élan socialiste", "Le demandeur d’asile", "Mitterrand l’Africain ?"... Il préside le club de réflexion Enjeux Socialistes et Républicains.
Site personnel : http://www.lonsi-koko.net
Rédigé par : Gandon | samedi 03 mai 2008 à 10:08