Les suggestions de Ségolène en matière de sécurité ne sont pas sarkozyennes mais authentiquement blairistes. Et la crise d’apoplexie des gardiens du Dogme, de Fabius à Mélenchon, en est le meilleur témoignage. Mais la belle du Poitou résistera-t-elle aux pressions ?
La surprenante métamorphose du camarade Fabius en champion de la gauche hostile à l’ultranéolibéralisme n’ayant pas fait progresser sa vision du partage des tâches au sein d’un foyer moderne, il s’était bruyamment demandé, en découvrant les ambitions de Ségolène, « qui allait garder les enfants »...
Mais tout vient à point à qui sait attendre et il semble qu’une réponse vienne enfin de lui être fournie par l’objet de son ressentiment herself : désormais, et si notre Hillary nationale entre à l’Elysée, les enfants seront confiés à des militaires et à des « gardes du corps sportifs » ! Cette suggestion, émise hier en Seine-Saint-Denis dans le cadre d’une analyse assez pertinente des résultats effectivement obtenus par Gnafron en matière de délinquance, a d’ailleurs promptement fait réagir la gauche morale ― réaction magnifiquement synthétisée par le toujours truculent Jean-Luc Mélenchon (« Une dérive droitière sans précédent au PS ! »). Bon, précisons tout de même que la belle n’envisageait pas le remplacement de la totalité des enseignants par des officiers d’active : la chose serait clairement impossible, ces derniers n’ayant pas le droit de grève et ne pouvant, dès lors, assumer l’intégralité des missions de base d’un prof ou d’un instit (du calme, du calme ― je fais de l’humour, comme Fabius). Simplement, faisant le constat de l’échec du ministre de l’Intérieur à assurer la sécurité publique, elle évoquait quelques une des pistes via lesquelles le PS pourrait se saisir du problème.
Maintenant, chacun sait bien que, sur certains thèmes (immigration, fonction publique, éducation nationale ou délinquance), s’éloigner du Dogme est passible d’excommunication immédiate. Et le Dogme établissant, justement, que la délinquance ne pourra être considérée qu’en fonction de ressorts sociaux, historiques ou philosophiques complexes, toute proposition à caractère répressif sera immanquablement balayée. Traiter les harkis de sous-hommes, passe encore. Mais taper sur les doigts d’un ado caractériel, vous n’y pensez pas...
Pour autant, et alors que Ségolène est constamment accusée de manquer de substance, elle est à peu près la seule, à gauche, à prendre le risque de bousculer les idées reçues en préférant le pragmatisme au rabâchage de principes en carton. Et d’une certaine manière, son appréciation positive du blairisme au plan économique est à rapprocher de cette sortie sur les questions de sécurité. Dans le premier cas, il s’agissait de constater qu’en dépit de la diabolisation systématique de la Troisième Voie, les socialistes britanniques s’en tirent nettement mieux que leurs cousins gaulois. Et dans le second, il était surtout question d’énoncer que, si la délinquance est indubitablement corrélée à la situation sociale du pays, la responsabilité individuelle des délinquants reste engagée, de même que celle de l’Etat dans ses missions régaliennes de protection des biens et des personnes.
Nicolas Sarkozy, lui, pour toutes ses rodomontades, s’est montré totalement impuissant à régler ces problèmes. Et il n’est pas injuste de rappeler que sa présence place Beauvau n’a empêché ni les émeutes des banlieues, ni l’accroissement de la violence contre les personnes, ni même le développement des « incivilités » en milieu scolaire. En somme, le spécialiste de la « rupture », l’apôtre du changement radical, s’est montré parfaitement inefficace sur les chantiers les plus emblématiques de son programme virtuel.
Mais que dit, de son côté, notre amie Ségolène ? Et son assimilation à un clone de Sarkozy par Fabius ou, immense déception, par DSK, est-elle justifiée ? Evidemment non, a fortiori dans un contexte où le rapprochement déjà effectué par les gentils entre Sarkozy et le borgne impliquerait un absurde cousinage Ségo-Le Pen ! Que dit, donc, Ségolène ? Que quelques jeunes déconnent et qu’il est grand temps de les reprendre en main. Que des tas de gens, dont les difficultés valent bien celles des brûleurs de voitures et des adeptes du happy slapping, demandent à être rassurés. Que certains enseignants, dans certains collèges, ne parviennent plus à assurer leurs cours... Rien de nouveau sous le soleil, franchement, au-delà de constats que même un ancien premier ministre de la France (qui n’est toutefois pas un roquet) devrait être capable d’établir sans fatigue mentale excessive.
A mon humble avis, un pays vraiment solidaire n’est pas un pays à l’intérieur duquel toute prétention au maintien de l’ordre doit être abandonnée par principe, l’agresseur d’un chauffeur de bus ne pouvant être puni qu’à condition d’avoir, en préalable, résolu l’ensemble des maux de la planète, du global warming aux conflits du Moyen-Orient, du sida aux déséquilibres Nord-Sud... Les purs et durs, dans leur immense générosité révolutionnaire, n’appréhendent pourtant cette question qu’en tant qu’effet secondaire des « vrais » problèmes. Le concept même d’une remise des pendules à l’heure en matière de dérive délinquante leur reste étranger.
Par petites touches impressionnistes, Ségolène Royal est en train de construire, plus qu’un programme, une représentation globale de ce que pourrait être une société réconciliant efficacité économique et solidarité entre les citoyens. Et parce que l'émergence d’une version française de la social-démocratie est brouillée par le fatras néo-marxiste qui prévient toute initiative originale, les éléphants se sont donnés pour mission d’éliminer la gêneuse. Moi-même, je ne gobe pas sans sourciller la moindre des paroles de cet OVNI politique. J’attends encore, comme d’autres, de connaître son point de vue sur des sujets aussi divers que la place de la France dans l’Europe ou dans le monde, l’innovation technologique, le nucléaire, les OGM, le ceci, le cela... J’ai même été plutôt rebuté par l’archaïsme de son approche du mariage homosexuel ou de la dépénalisation des drogues douces ― éléments d'une doxa tricolore que droite et gauche semblent s’être accordées pour partager.
Mais le temps des hommes ― ou des femmes ― providentiels étant révolu, et puisque Rocard n’est plus disponible, elle me semble être la plus à même d’incarner le changement positif dont nous avons besoin ; la plus capable de rendre à ce pays un certain goût de l’avenir [insérez ici le morceau musical de votre choix, idéalement lyrique et passionné mais sans excès. NDLR]. Je n’aurai donc aucune difficulté à écouter, pour les évaluer dans le calme, ses propositions en matière de traitement de la délinquance. Et si l’alternative entre la vacuité de l’arsenal répressif du gnome de Neuilly (aïe, voici que je me moque cruellement et mesquinement d’une personne de petite taille) et l’angélisme (encore un cliché, je sais) de la gauche orthodoxe peut être contournée, la voie médiane suggérée par Tony B..., heu, Ségolène me semble infiniment plus attirante.
« Tough on crime, tough on the causes of crime » ? Absolument. Mais nager à contre-courant du Dogme un an durant ne sera pas facile. Et sa capacité à résister aux tirs croisés des ambitieux de droite et des revanchards de gauche n'étant pas avérée, c'est de toughness tout court dont elle aura besoin.
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