Les Français sont convaincus que la Grande-Bretagne vit toujours à l’heure de Dickens. Mais si le Zola local reste pertinent, c’est plutôt lorsqu’il s’intéresse à nous.
Au téléphone, j’avais oublié de demander à Roger Maddison à quoi je le reconnaîtrais en arrivant au Hilton de Birmingham. Mais avec sa bouille de supporter de foot, son gilet en tricot et son pantalon de velours côtelé, le leader syndical aurait eu du mal à passer pour l’un des businessmen en costume sombre allant et venant dans le lobby de l’hôtel. Je n’ai donc eu aucun mal à le repérer.
Responsable de la branche automobile d’Amicus, l’une des principales Trade Unions britanniques, il avait accepté de répondre à mes questions concernant la fermeture programmée de l’usine Peugeot de Ryton. Il faut dire que, vu le peu d’intérêt de la presse britannique pour le licenciement des 2 300 ouvriers du site, la perspective de s’épancher auprès d’un journaliste français lui semblait intéressante.
« Tout le monde s’en fout, a-t-il d’ailleurs commencé par m’expliquer en sirotant un Irish coffee au bar. Déjà, la fermeture de Rover était passée quasiment inaperçue l’an dernier. Et idem pour celle de l’usine de tracteurs Massey-Ferguson. En tout, sur trois ou quatre ans, la région aura perdu près de 35 000 jobs liés à l’automobile dans une indifférence quasi générale ». Drôle d'endroit, non, que cette Grande-Bretagne où les emplois industriels disparaissent par milliers sans provoquer le moindre débat public. Vue de France, où les députés en sont presque à s’immoler par le feu pour protester contre le déplacement de quarante kilomètres d’un atelier chimique, la situation pourrait paraître étrange. Mais c’est sans doute ce qui fait toute la différence entre un pays ayant virtuellement éliminé le chômage en quelque dix ans et son voisin ― abonné aux Assedic pour tous depuis un quart de siècle.
De fait, l’annonce de la fermeture du site de Peugeot avait été largement éclipsée, dans la presse s’entend, par la qualification d’Arsenal en ligue des Champions et l’annonce des infidélités de John Prescott, le vice-premier ministre de Tony Blair. Clairement, le fait que le numéro deux du gouvernement ait couché avec sa secrétaire avait davantage de potentiel médiatique que l’arrêt de la production de la 206 dans les Midlands. « C’est vrai, l’économie marche bien ici, admet Roger Maddison en guise d'explication. Les gens qui perdent leur boulot en retrouvent un autre et le gouvernement ne se sent pas obligé d’intervenir pour préserver une activité comme il le ferait en France. D’ailleurs, la plupart des licenciés de Rover avaient repris le travail moins d’un an après la faillite du groupe ».
Bon, tout n’est pas rose non plus au pays du plein emploi. Et si le Guardian confirme que quelque « 66% des anciens Rover avaient déjà retrouvé un emploi dès décembre dernier », ils semblent y avoir laissé quelques plumes : « Les salaires offerts sont souvent inférieurs à ce que l’automobile propose et les gens ont abandonné près de 3 500 livres [5 000 euros] par an en moyenne par rapport à des rémunérations généralement proches des 2 000 livres [2 900 euros] par mois chez Rover ou Peugeot. Mais le salaire n’est pas tout : ils ont aussi perdu en termes de conditions de travail. Et dans le cas de Peugeot, où l’on ne travaille que 36 heures par semaine pour rester dans le contexte des réductions du temps de travail obtenues en France, les gens devront recommencer à travailler quarante heures, peut-être quarante-deux... »
Wait a sec’! Les ouvriers de Peugeot UK sont payés près de 3 000 euros par mois pour 36 heures ? Quand leurs homologues de Sochaux ou de Poissy en obtiennent la moitié à tout casser après dix ou quinze ans de maison ? Et ils ont la quasi certitude de retrouver un job en bas de chez eux en cas de problème ? Hum, on comprend que Tony Blair, interpellé en séance parlementaire, se soit limité à exprimer sa « tristesse » et sa « sympathie » à leur égard, rappelant, avant de passer à autre chose, que ce type de situation était « inévitable de temps en temps ».
Pour Blair comme pour le député Labour en charge de la circonscription dont dépend l’usine de Ryton, la cause est entendue : dans une économie prospère et performante, les entreprises naissent et meurent. L’important étant, pour un gouvernement efficace, d’encourager le remplacement permanent des secondes par les premières. Et si l’industrie automobile doit disparaître, après avoir elle-même contribué à l’étiolement du dynamique segment de la carriole hippomobile, so be it... La destruction créatrice schumpeterienne en action, quoi. Un vrai rêve de manuel d’éco pour cursus libéral...
Mais force est de constater que ça marche. Que la Grande-Bretagne que j’avais connue il y aura bientôt vingt ans, avec ses bedsits crasseux, ses salaires de misère, son chômage endémique, ses Ford Escort rouillées, ses vans Bedford cabossés, ses greasy spoons miteux, n’existe plus. Que Manchester est en train de construire la tour résidentielle la plus haute d’Europe, symbole éclatant de la régénération d’une ville à côté de laquelle Marseille, deux décennies plus tôt, aurait pu passer pour propre et moderne. Que des millions de twentysomethings optimistes, équipés du pouvoir d’achat d’un fortysomething gaulois pessimiste, écument l’Euroland via EasyJet...
Roger Maddison, tout membre « critique » du Labour qu’il soit, n’a pas la mémoire courte non plus. Et s’il se demande si Blair n’a pas un peu oublié qui l’avait fait roi, il est conscient du chemin parcouru, m’écoutant, mi-incrédule mi-effaré, lui parler de la France d’aujourd’hui, de ses facs en ébullition et de ses banlieues en feu, de son chômage et de ses Jean Lassalle. « Is that really what you wanna go back to, mate ? » je demande, faussement naïf. « Well no, obviously, qu’il répond en absorbant les dernières gouttes de son Irish coffee. But perhaps we could meet halfway ? » A mi-chemin ? Moi, je signe sans hésitation. Je signe pour un système qui permette de concilier un Etat providence qui fonctionne, inséré dans un environnement économique efficace. Un peu de ceci, un peu de cela... De la sécu qui marche et des entreprises qui innovent... The best of both worlds, comme on dit dans les Midlands.
Mais nous avons, pour le moment encore, arbitré en faveur du pire des deux mondes, notre fiscalité à la scandinave étant manifestement incapable de prévenir pauvreté, inégalités, repli communautaire et services publics en déshérence. Bref, une sorte de Suède yankee ; le bâtard monstrueux né d’un discours hypocrite sur l’égalité proféré, toute honte bue, par des corporations focalisées sur leurs seuls intérêts.
Dickens ― oui le fameux Dickens dans les romans duquel les Anglais contemporains sont apparemment condamnés à survivre selon Marie-Georges Buffet ou le Monde Diplo ― avait évoqué, dans A Tale of Two Cities, sa vision d’un Paris en proie à la Terreur en face d’un Londres aux problèmes devenus bénins par comparaison... Bien entendu, l’histoire repassant rarement les mêmes plats, 2006 n’a pas grand-chose à voir avec 1793, même si Besancenot joue les nostalgiques. Tout juste traversons-nous une période de morosité et d’absence de perspectives dont l'issue est difficilement perceptible, la plupart d’entre nous étant même convaincue qu’elle ne se terminera pas, l'humanité se précipitant vers quelque fin horrible que nous serions les seuls à pressentir...
Roger Maddison a beau souhaiter ― et moi avec ― le meilleur deal possible pour ses ouailles, je ne crois pas qu’il soit prêt, pour autant, à leur suggérer de nous suivre sur le chemin de la révolution permanente. Et le baratin convenu qu’il me sert au sujet de « l’incroyable capacité de résistance » des étudiants et des ouvriers tricolores tient plus du réflexe pavlovien que de la conviction profonde. Après tout, un syndicaliste anglais, même « membre critique du Labour party », est parfaitement capable de mesurer l’étendue du gâchis né de notre refus de regarder la réalité en face et de réaliser l’énorme potentiel qui reste le nôtre. Un syndicaliste français, de son côté...
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