La vie politique française semble parfois tirée d’un film de David Cronenberg. Ca la rend sans doute intéressante à commenter, mais il est fatiguant d’y faire de la figuration.
Il est tout de même troublant d’observer qu’un pays qui, de Bagdad à Jérusalem, donne régulièrement à la planète des leçons de gestion consensuelle des crises, soit aussi incapable de régler sereinement ses propres problèmes. Et que le Villepin qui, souvenez-vous, pontifiait à l’ONU sur la sagesse d’une « nation millénaire, ayant connu les invasions, les guerres, les révolutions », se retrouve aujourd’hui englué dans l’affaire du CPE est carrément risible.
Indépendamment du regard porté par les uns et les autres sur la nature du nouveau contrat de travail, sur sa pertinence, sur son efficacité potentielle, force est de constater que l’introduction de dispositifs comparables n’a provoqué nulle part de pareils psychodrames. La Corée du Sud exceptée, peut-être... Et encore. Mais il serait d’ailleurs assez difficile de présenter le pays dit du « matin calme » comme un modèle d’harmonie en matière de relations sociales.
Assurément, notre histoire est ponctuée de jacqueries, de frondes, de révoltes et d’émeutes, sortes de répétitions générales de la mère de toutes les insurrections, la Révolution avec un R en corps 89. Mais, et c’est justement là où le bât blesse, la prise de la Bastille et la possibilité de qualifier d’Ancien le régime aboli à cette occasion n’a absolument rien changé à notre propension à fracasser des vitrines en guise d’échange de points de vue.
La question n’est pas, ici, d’évoquer le droit de se mettre en grève et de manifester sa désapprobation à l’égard de ceci ou de cela — un droit d’ailleurs respecté dans tous les pays comparables à la France en termes de développement économique et de pratiques démocratiques théoriques. Non, il s’agit plutôt de chercher à comprendre en quoi la violence est à ce point « consubstantielle », pour parler comme Jacques Marseille, à notre culture politique. Tellement consubstantielle, en fait, qu’elle est généralement perçue comme légitime par ses éventuelles victimes, lesquelles se projettent avec autant de facilité dans le rôle du casseur qu’elles seront sans doute amenées, elles-mêmes, à casser si l’occasion leur en est fournie.
Lorsque nos viticulteurs décrètent qu’il est impensable de boire du vin étranger, le produit de la vigne étant apparemment un breuvage générique dont la provenance géographique ne s’apprécie qu’en termes économiques, ils fondent sur les supermarchés pour briser les bouteilles de picrate espagnol ou italien par milliers, arraisonnent les poids lourds pour en vider la cargaison honnie dans les fossés et multiplient les menaces en direction du gouvernement qui refuserait de fixer un prix d’achat plancher à leur bibine. Nos pêcheurs, scandalisés par l’idée d’avoir à tenir compte de la diminution des stocks de cabillaud en mer du Nord, n’hésiteront pas à mettre le feu au Parlement de Bretagne si c’est le seul moyen d’obtenir un passe-droit, la question de l’overfishing étant sans doute un mythe technocratique dont ils n’ont pas se soucier. Nos agriculteurs, célèbres pour leur facilité à incendier des piles de pneus devant les préfectures, feront volontiers le coup de poing dans les ministères au moment d’exiger une augmentation des subsides de la PAC. Sans parler de nos routiers, qui bloqueront le pays sans sourciller ; de nos « jeunes » des banlieues, qui hurleront leur haine diffuse en mettant à sac les écoles de leurs petits frères ; de nos étudiants, qui s’en prendront à l’harmonisation européenne des diplômes en explosant quelques cabines téléphoniques ; de nos anti-OGM/pro-roquefort, qui démacdonaldiseront Millau avant d’aller défaire le travail diabolique des chercheurs de l’INRA ; de nos... Ouf, j’arrête là, mais j’en ai d’autres.
J’entendais l’autre matin à la radio des lycéens qui, après avoir été copieusement tabassés et rançonnés par des loubards à l’occasion d’une manifestation, comparaient, outrés, la « violence légitime » des gauchistes radicaux et celle, décrite comme « sans objet », des casseurs du 9-3, oubliant que la question de la légitimité de la violence devient, dès que son principe comme mode de communication est admis, une notion pour le moins mouvante. La vitrine des moquettes Saint-Maclou, place de la Nation, a-t-elle été fracassée dans le cadre d’un projet politique argumenté ou, au contraire, explosée gratuitement par un casseur décérébré ? Question absurde, à mon avis. Comme de l'avis de la vitrine, d’ailleurs.
On pourrait évidemment considérer que notre incapacité à négocier, à discuter autour d’une table ou dans un hémicycle, voire notre refus de plus en plus fréquent d'utiliser un bulletin de vote, sont la marque de notre nature frondeuse et indisciplinée — une sorte de trait de caractère finalement bien sympathique, gaulois, quoi... Mais on pourra tout aussi bien en conclure que cette attitude est essentiellement l’indice d’une absence de confiance dans les institutions démocratiques et, ultimement, dans le principe même d’un Etat de droit — vous savez, ce modèle d'organisation privilégiant le croisement des idées sur celui des manches de pioches... Moi, cette violence ne m’est absolument pas sympathique. Je ne la trouve ni folklorique, ni légitime, ni même efficace, l’absence de résultats concrets étant d’ailleurs la meilleure preuve de son absence de justification (par résultats concrets, et dans le cas du CPE, je pense plus à la réduction du chômage des jeunes qu’à la possibilité de voir Villepin mordre la poussière. Mais à chacun son résultat concret).
Dans le film de Cronenberg dont le titre introduit cette note, un bon père de famille apparemment sans histoire est rattrapé par la violence de son passé, son nouveau mode de vie n’ayant pas réussi à gommer ses errements de jeunesse. C’est bien triste. Mais le personnage placé au centre de cette excellente réflexion sur la possibilité du changement a au moins l’excuse d’être forcé à replonger dans l'univers de brutalité avec lequel il pensait avoir rompu. Notre History of Violence à nous, rien ne nous oblige à la prolonger. Tout nous pousse, au contraire, à la dépasser.
Mais bon, c’est peut-être tout simplement l'effet de l’âge, le plaisir d’aller me colleter avec la police en hurlant le slogan du jour m’étant de moins en moins accessible quand les générations montantes aspirent, elles aussi, à se fabriquer des souvenirs d’anciens combattants. Encore que, ni les viticulteurs, ni les pêcheurs, ni les routiers qui peuplent les pages sociales de nos journaux, n’étant des perdreaux de l’année, l’on puisse se demander si la question de l'influence de l'horloge biologique sur l'assagissement politique est vraiment pertinente...
Parce que mon sentiment profond est que le recours systématique à la violence est une façon archaïque, primitive et anachronique de réagir aux événements, j’exclue toute approche « romantique », voire guévariste, de ce qui se passe régulièrement dans nos rues. La colère des routiers n’ayant aucune chance de faire baisser les cours mondiaux du pétrole, l’ire des pêcheurs n’étant absolument pas susceptible de stimuler la natalité chez les poissons, la rage des étudiants n’étant pas près d’amoindrir l’impact de la hausse de la compétitivité du reste du monde, nos échauffements périodiques sont aussi dérisoires que les crises de frustration d’un gosse de quatre ans refusant de manger ses légumes ou d’aller se coucher à l’heure du marchand de sable. Le moment n'est-il pas venu de s'en rendre compte ?
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