Les assassins d’Ilan Halimi sont d’authentiques gangsters et de vrais antisémites. Mais ils ne représentent qu’eux-mêmes, d’où la stupidité des réticences bien-pensantes à appeler un chat un chat.
Avec un certain retard lié, explique-t-on ici et là, à la crainte de ne pas rééditer « l’affaire du RER D », désormais présentée comme le symbole de la propension des juifs à se mobiliser autour d’une judéophobie fantasmée, les langues commencent à se délier. Oui, les « Barbarians » de Bagneux, n’en déplaise au détestable Pierre Marcelle, étaient d’authentiques antisémites, l’organisation de prises d’otage à but prioritairement lucratif n’excluant pas la satisfaction de leur haine ordinaire.
Le rapport malsain à l’argent et le grégarisme présumés des juifs ont toujours fait partie du prêt-à-penser des antisémites, qu’ils se réclament du nazisme, de l’islam fondamentaliste ou de la simple beauferie. Youssouf Fofana, « cerveau » (sic) du gang, imaginait donc que sa victime était nécessairement pleine aux as et que, en cas d’insolvabilité passagère, un conclave de rabbins aux doigts crochus se formerait dans l’arrière-salle d’une obscure synagogue pour décider d’un transfert de fonds depuis New-York ou Tel-Aviv.
Mais la seconde raison des atermoiements médiatico-politiques découlait du désir de ne pas « stigmatiser la communauté musulmane » en cette période de conflit post-caricatural. D’aucuns, en haut-lieu et dans certaines rédactions, étaient donc convaincus qu’une majorité de Français musulmans se solidariserait spontanément d’un groupe de brutes tortionnaires, la découverte de tracts salafistes chez l’une d’elles transformant automatiquement le kidnapping d’Ilan Halimi en acte militant. On croit rêver...
De fait, l'incapacité à penser la responsabilité individuelle de ceux qu’il est devenu classique de présenter comme les martyrs d’un terrible univers post-colonial et capitaliste est de plus en plus inquiétante. Les événements de ces derniers mois, changeant l’émotion née de la mort d’un petit garçon victime d’une balle perdue en colère contre le ministre ayant osé traiter ses assassins de « racailles » et métamorphosant quelques milliers de casseurs en autant de révolutionnaires néo-marxistes, sont les preuves de l’impasse conceptuelle dans laquelle nous nous trouvons — où non-dits et délires relativistes l’emportent systématiquement sur la réflexion et le pragmatisme.
L’antisémitisme est une réalité concrète. Sa diffusion dans certains milieux musulmans sous la forme d’un antisionisme de bric et de broc est une évidence, comme la lecture des livres de Caroline Fourest ou de certains forums Internet en attestent — chacun dans leur genre. Il n’est donc pas surprenant de voir d’incontestables loubards se réapproprier une vulgate permettant de donner, à leurs yeux mêmes, une sorte de cachet romantico-politique aux pires crapuleries. Jouer les Robin des Bois ou les Mandrin, c’est tout de même plus chic que de se prendre pour un vulgaire porte-flingue napolitain... Et dans ce contexte, pourquoi s’étonner de voir des bruleurs de voitures et d’écoles maternelles s’abriter derrière le baratin des bien-pensants pour justifier trois semaines d’émeutes nihilistes et de chaos stérile ?
Les sociétés humaines, quels que soient leurs choix d’organisation, enfantent inéluctablement des crapules prêtes à torturer un type trois semaines durant pour de l’argent. Elles donnent aussi naissance à des canailles capables d’assassiner pour un appareil-photo où de mettre le feu à un bus à bord duquel une handicapée a eu le tort de prendre place... Sans aucun doute, certaines sociétés seront plus ou moins sujettes à ces dérives, moins d’injustice et plus de solidarité permettant vraisemblablement de limiter les dégâts. Et la France se retrouvant en première ligne de plus en plus fréquemment, on est en droit de se demander si son modèle ne mérite pas d'être renouvelé. Mais refuser de dire les choses au prétexte que le « climat actuel ne le permet pas » n'a aucun sens. Refuser d’appeler un chat un chat, une racaille une racaille ou un antisémite un antisémite ne mène à rien, au-delà d’un accroissement des incompréhensions et du ressentiment.
Ressentiment des Français juifs, légitimement scandalisés par les circonvolutions jugées nécessaires à la condamnation d’une atrocité ; ressentiment des Français musulmans, tout aussi légitimement outrés par l’idée d’être assimilés à un Youssouf Fofana par excès de political correctness ; ressentiment des « jeunes », agrégés nolens volens à la cohorte des émeutiers et autres spécialistes du business ; ressentiment, enfin, des Français ni religieux ni jeunes mais exaspérés par l’inanité des discours dogmatiques interdisant de penser et de dire que les Barbarians de Bagneux sont des antisémites, des gangsters et, qui en doute encore, des racailles.
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