Vigiles brutaux, banlieues en crise, trains attaqués… Les choses iraient peut-être mieux si nous acceptions de nous mêler davantage de ce qui ne nous regarde pas.
Il y a quelques mois, au détour d’un couloir de métro, station République, je tombais sur deux grands types au crâne rasé secouant comme un prunier un petit homme basané et maigrichon — vraisemblablement indien ou pakistanais et manifestement terrifié. Pour les non-parisiens, la station République est un impressionnant dédale de couloirs glauques à la signalétique approximative et aux nombreux recoins mal éclairés. Et c’est justement sur l’un de ces recoins que les deux brutes avaient jeté leur dévolu pour bousculer leur petit noir à leur aise, eu égard à la discrétion requise pour la pratique de cette discipline encore non-reconnue par le CIO.
Que l’on ne s’y trompe pas, pourtant, les skinheads dont il est ici question n’étaient ni des adhérents du FN de retour d’un hommage solennel à Jeanne d’Arc, ni des néo-nazis s’apprêtant à fêter l’anniversaire du Führer à la brasserie Jenny toute proche. L’un des deux assaillants ayant d’ailleurs l’épiderme nettement plus foncé que celui de sa victime, il lui aurait été difficile d’être invité à ces pittoresques réjouissances costumées. Non, nos deux amis, porteurs du seyant uniforme bleu-nuit dont sont dotés les vigiles de la RATP, étaient en mission officielle de sécurisation de la station et rappelaient, peut-être un peu virilement, c’est vrai, à ce délinquant qu’il est rigoureusement interdit de vendre des fleurs à la sauvette dans le métro de la capitale. Le long et étroit emballage cartonné d’où dépassaient les pauvres tiges de quelque obscur végétal (ne sachant pas distinguer un poireau d’une tulipe, je présume qu’il s’agissait de fleurs, mais le bougre était peut-être un vendeur de légumes à la sauvette — un crime tout aussi abominable), évident corpus delicti, gisait misérablement à ses pieds.
Je n’achète moi-même ni légumes ni fleurs dans le métro. En fait, je n’achète jamais ce genre de produits, même dans les endroits où leur vente est licite et même si mon épouse m’en saurait évidemment gré. Je n’allais donc pas protester contre l’article du règlement de la RATP qui prohibe ce type d’activité. Mais la manière dont les deux brutes rappelaient à ce petit bonhomme que nul n’est censé ignorer la loi me semblant particulièrement inadaptée, je décidais de me mêler de ce qui ne me regardait pas en suggérant qu’un passage à tabac ne s’imposait pas vraiment dans ces circonstances. Interloqués, les deux vigiles interrompirent leur secouement pour me demander si je n’avais pas mieux à faire que de les gêner dans leur travail, m’enjoignant fermement de passer mon chemin.
Manque de pot, je n’avais effectivement rien de mieux à faire et je continuais à les questionner sur les prérogatives d’un simple agent de sécurité, attirant ainsi l’attention d’autres voyageurs désœuvrés et provoquant la formation d’un attroupement d’usagers des transports parisiens qui, tout comme moi, sans véritablement souhaiter la transformation des couloirs de la station République en annexe des halles de Rungis, jugeaient illégitime le tabassage de petits hommes inoffensifs par de gros costauds — quelle que soit la nature de leur différend. Résultat des courses (et suite à quelques échanges du genre « Ben mêlez-vous donc de vos affaires ! », « Mais ce sont justement mes affaires, vous n’avez pas le droit ! », etc.) : départ piteux des deux pseudo-flics, fuite du délinquant et dispersion du groupe de voyageurs rebelles.
Je ne raconte pas cette histoire pour jouer les héros. Clairement, je ne risquais absolument rien en me mêlant de « ce qui n’était pas mes affaires ». Un quadragénaire blanc, habillé comme il faut, s’exprimant avec l’aisance et l’aplomb que procure l’habitude de la fréquentation régulière d’autres quadragénaires blancs habillés comme il faut, vaguement conscient de la protection supplémentaire qu’apportera, en cas de besoin, la carte de presse enfouie dans son portefeuille, n’a évidemment pas l’impression de jouer avec le feu en appelant deux brutes salariées à un peu plus de self-control. Il serait même plutôt dans le rôle éminemment réactionnaire du bourgeois s’autorisant à rabrouer une paire de prolos convaincus de ne faire « que leur boulot ». Et si par malheur les brutes en question avaient réalisé que cogner sur un journaliste blanc pouvait, tout compte fait, être encore plus jouissif que molester un fleuriste sans-papiers, il m’aurait été facile d’alerter l’opinion sur mon sort, tablant sur l’indignation des bons esprits face à la dérive sarkozienne d’un quasi-Etat-policier. On le voit donc, mon intervention dans ce couloir sombre était bien le minimum minimorum exigé d’un citoyen assistant à la commission d’un abus de pouvoir assurément plus grave que le délit l’ayant provoqué…
Mais il faut dire que, de toute façon, j’ai tendance à me mêler de tout et de n’importe quoi, au grand désespoir de mes filles, lesquelles sont régulièrement gênées par ma propension à expliquer à des gens que je ne connais pas qu’ils ne devraient pas faire ceci, pas faire cela… Je suis, je l’avoue sans la moindre honte, le prototype de l’emmerdeur, celui qui apostrophe l’automobiliste garé sur le passage piéton, qui chapitre le propriétaire de chien abandonnant discrètement 250 grammes de résidus odorants sur le trottoir, qui admoneste le livreur arrêtant sa camionnette « un p’tit quart d’heure » sur la piste cyclable, qui réprimande l’ado cagoulé posant ses Nike démesurées sur la banquette du métro…
Je n’y peux rien, c’est ma nature. C’est même génétique puisque je tiens ça de mon père qui, je m’en souviens encore avec émotion, s’était mis à expliquer à un gamin haut comme trois pommes que fumer serait mauvais pour sa croissance avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’un nain, adulte et responsable, et donc assez peu concerné par l’impact du tabac sur une éventuelle carrière de basketteur. Je me mêle de tout, donc, parce que j’ai tendance à considérer que tout, ou en tout cas tout ce qui impacte la société dans laquelle je vis, me regarde. Et vous regarde aussi. Nous regarde, quoi...
J’évoquais justement, à l’instant, ma capacité à indiquer à un ado à casquette que mettre ses pieds sur le siège du métro n’est pas très sympa pour les voyageurs souhaitant s’asseoir dessus, voire à lui expliquer que jeter sa bouteille de Yop à la framboise par terre plutôt que dans une poubelle est susceptible d’être retenu contre lui à l’heure du jugement dernier. Là encore, mon intégrité physique, me semble-il, n’est guère menacée par ce comportement que d’aucuns assimileront pourtant à de la pure provocation. En plus d’être blanc et propre sur moi (bon, je ne me rase qu’un jour sur trois pour cause d’épiderme facial délicat mais je suis généralement propre sur moi), j’ai la chance d’être plutôt grand, d’avoir eu l’air sportif avant de le devenir, de pouvoir faire une imitation crédible de Robert de Niro devant la glace de son armoire à pharmacie dans Taxi Driver (« You talkin’ to me? You talkin’ to me? »), bref d’avoir toutes les apparences d’un type qu’il ne serait pas raisonnable de chatouiller au mauvais endroit sauf en cas d’impérieuse nécessité — comme un vol de portable ou de portefeuille par exemple.
Bon, en réalité, ma dernière vraie confrontation physique datant de l’école primaire, n’importe quel teenager fréquentant, même irrégulièrement, les cours de boxe thaïe de sa MJC devrait pouvoir me prouver qu’il est parfaitement en mesure de poser ses pieds là où il le souhaite. Bah, l'essentiel étant de ne pas l’éveiller à cette terrible réalité, je compte sur votre discrétion, ok ? Dans le cas contraire, ne venez pas vous plaindre si votre siège dans le métro est dégueulasse. Non mais…
Mais mon comportement déviant, dans une société où il est généralement convenu de protester dans sa barbe (de trois jours) contre tel ou tel dysfonctionnement en considérant que, bordel, l’Etat devrait faire quelque chose, on paie tout de même assez d’impôts comme ça, merde, m’amène logiquement à une lecture un peu décalée d’un certain nombre d’événements récents, qu’il s’agisse des émeutes de novembre dernier ou de ces incroyables histoires d’attaques de train. Permettez-moi donc, après cette interminable entrée en matière, d’exposer la théorie suivante :
Quelques-unes de nos banlieues viennent de connaître trois semaines d’émeutes nocturnes au cours desquelles plusieurs milliers de jeunes imbéciles, entraînés par plusieurs centaines d’authentiques crapules, ont fait régner la terreur dans des cités où résident, c’est officiel, quatre à cinq millions de personnes — et tout ça dans un pays où habitent, c’est également officiel, soixante-deux millions de personnes… Tous les soirs, dans ces cités, les gens se sont barricadés en espérant que leur voiture, leur magasin, leur entrepôt, l’école de leur gamin, ne feraient pas les frais de la colère du fils de leur voisin. Ne mettant le nez dehors qu’au matin afin d’évaluer les dégâts, assister aux débats Hollande-Sarkozy sur leurs différences de doctrine en matière de technique policière, consulter le top 100 du Parisien sur le nombre de voitures brûlées par groupe de HLM, ils se sont habitués, à la manière de paysans des Carpates dans un Dracula de série B, à passer leurs nuits dans l’angoisse pendant que les rues étaient livrées à la violence gratuite de vampires encagoulés.
Mais qu’auraient-ils pu faire d’autre, demanderont les bonnes âmes, me rappelant au passage que mon onzième arrondissement, en dépit de son indéniable charme populaire, aurait pu se situer une autre planète tant il était à l’abri d’émeutiers rechignant à franchir les limites de leurs « territoires » ? Qu’auraient-ils pu faire ? Former des milices d’autodéfense ? S’armer ? Partir en guerre contre le fils du voisin ? Hum, il est vrai que les Français, en observant quelques commerçants de la Nouvelle-Orléans défendre, shotgun en main, leurs pathétiques stocks de boîtes de conserve contre des pillards dépenaillés, s’étaient indignés de cette débauche de violence tous azimuts, de cette incapacité de l’Etat à « faire quelque chose ». Mais le moins que l’on puisse dire, sans approuver ni juger, était que nos cousins de Louisiane, qu'ils soient pillards affamés ou épiciers en treillis, se prenaient au moins en charge face à la double menace de Katrina et de l’incurie du Pouvoir.
Chez nous, où des jeunes affirmaient « lutter » pour la reconstruction des biens publics qu’ils s’employaient eux-mêmes à dévaster, dans un bel effort de recherche du mouvement perpétuel, où leurs parents attendaient avec angoisse le retour de l’ordre, l’idée qu’une solution puisse être trouvée indépendamment d’une action d’un Etat indubitablement dépassé ne semble jamais avoir germé. Car enfin, et sans qu’il soit question de milices ou de guerre de tranchées, n’était-il pas possible à ces gens de descendre dans les rues, hommes, femmes et enfants, par centaines, par milliers, par millions même, pour dire leur fait à quelques centaines de petits cons dont certains n’avaient pas quinze ans plutôt que d’attendre de savoir, avant même qu’elle ne soit incendiée, si le gouvernement rembourserait cette bonne vieille Clio malheureusement assurée au tiers ?
Les deux affaires de trains attaqués, à Nice et à Melun, sont venues s’ajouter à cette réflexion, l’idée qu’une poignée de loubards puisse terroriser plusieurs centaines de voyageurs — poignée de loubards que la présence de trois malheureux gendarmes avait pourtant suffi à calmer — me paraissant, à la réflexion, assez hallucinante. Oh, il est facile de jouer les bravaches devant son écran, de se dire qu’on aurait fait mieux, qu’on ne se serait pas laissé faire... Mais à l’heure où les situations de ce genre se multiplient, la question de sa propre réaction en cas d’incident est de moins en moins théorique. Et si la violence ludico-nietzschéenne de quelques crapules devient notre ordinaire, il est peut-être temps d’apprendre, sans recours à un Etat qui, en dépit des rodomontades sarkoziennes, ne mettra évidemment pas un flic derrière chaque lampadaire, à prendre ses responsabilités. Des responsabilités n’ayant strictement rien à voir avec la constitution de milices d'autodéfense mais tout à voir, au contraire, avec l'action citoyenne sauf, bien entendu, à considérer que demander à un ado de ne pas mettre ses pieds sur la banquette du métro ressort de la dérive fasciste. Ou à prétendre que demander à un vigile un peu trop brutal de se souvenir qu'il n'est pas un sheriff du Wild West tient de l'insurrection : la nécessité d'une implication individuelle fonctionne dans les deux sens.
Ayant déjà eu recours à Bill Clinton au moment de la crise des banlieues en adaptant son fameux slogan « It’s the economy stupid » pour titrer une analyse assez peu finkielkrautienne de la situation, c’est Hilary que je convoquerai ce coup-ci avec « It takes a village », le bouquin qu’elle avait écrit en 95 dans le but d’asseoir son image de présidentiable (Ségolène, si tu nous écoutes...). A l’époque, il s’agissait en gros d’expliquer que l'éducation des enfants dans nos pays pourrait avantageusement s’inspirer du fonctionnement collégial d’un village africain, où chaque membre aurait un rôle déterminant à jouer au-delà de son lien de parenté biologique avec tel ou tel gosse.
Pétrie de bons sentiments, limite gnan-gnan, cette référence rousseauiste à un bon sauvage dont le mode de vie, peut-être archaïque mais tellement authentique, devient chaque jour plus attractive face à des questions auxquelles notre formidable machine étatique n'apporte aucune réponse globale. Et l’idée que l’Afrique puisse inspirer les politiques autrement que dans le cadre d’une accusation de la polygamie comme responsable de tous nos maux est, elle aussi, assez séduisante. Sans compter qu'au pays d'Astérix le Gaulois, la référence au village pourrait prendre une résonance particulière.
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