Alors comme ça, l’Irak est un bourbier, Guantanamo le nouveau goulag et les poseurs de bombes d'authentiques résistants... Mais que sont donc les millions de personnes qui se promènent dans les rues de Bagdad et de Falloujah, l’index teinté d’encre ? Des collabos ?
Comme 99,5% des Français, et même si j’ai arrêté d’aller aux manifs anti-guerre lorsque les « Bush-Sharon assassins » et les « Mort aux Juifs » me sont devenus trop insupportables, j’étais hostile à l’intervention américaine en Irak. Comme 99,5% des Français, et même si je me demandais où tout ça allait nous mener, j’ai vibré en écoutant le discours de Villepin à l’ONU. Comme 0,5% des Français, toutefois, il m’est arrivé de me demander si la stratégie chiraquienne était réellement destinée à prévenir le conflit...
Souvenez-vous : en affirmant qu’aucune action militaire ne serait acceptée par la France, en assurant qu’un veto serait opposé à toute initiative quelle qu’elle soit, Chirac se privait purement et simplement des moyens de forcer Saddam Hussein à laisser Blix et El Baradei terminer leur boulot. Est-il alors vraiment absurde de penser que, sans cette intransigeance tricolore, sans le travail de sape des idiots utiles de Paris ou de Berlin, le boucher de Bagdad aurait fini par accepter de jouer le jeu ?
Car enfin, et puisqu’il est désormais démontré qu’aucune arme de destruction massive n’était présente dans le pays, quelle était la nature du pari d'un tyran dont le but était surtout de préserver son régime ? S’imaginait-il pouvoir sortir victorieux d'un second conflit armé ? Peu vraisemblable, en l'absence, précisément, d'armes chimiques, bactériologiques ou nucléaires... Etait-il devenu suicidaire ? Projetait-il de transformer 20 millions d'Irakiens en autant de membres de l’Ordre du Temple Solaire, les forçant à s’envoler avec lui vers une improbable version bassiste du jardin d'Eden ? Hum... Rétrospectivement, il semble plutôt qu'il se soit appuyé sur une opinion publique mondiale volontiers hostile au terrible impérialisme yankee — opinion publique largement confortée par la posture héroïque du pays du camembert et des Droits de l'Homme —, pour miser sur une reculade bushienne.
Comme 0,00001% des Français, je suis désormais convaincu qu’une attitude française plus pragmatique consistant, par exemple, à installer des troupes en Arabie saoudite, aux côtés des régiments américains et britanniques, accentuant ainsi la pression sur le dictateur et lui signifiant clairement l’absence de toute échappatoire, aurait été plus efficace. Mais bon, tout ça c’est du passé. Quelles qu'aient été les motivations réelles des uns et des autres, le conflit a eu lieu, 150 000 soldats US quadrillent le pays et Saddam est devant ses juges.
La sagesse, dans ce contexte, devrait inciter les 99,5% d'entre nous ayant toujours eu le bien-être des Irakiens à coeur à se focaliser sur l'émergence d'une authentique démocratie, ce fameux concept que nos amis américains cherchaient, si naïvement, à promouvoir entre deux forages pétroliers. Que nenni : l’Irak ne nous intéresse plus, la couverture médiatique de la situation se réduisant désormais aux apparitions de l’ancien dictateur dans son étrange parc à bébé en bois, aux exploits détonants de « farouches résistants » et au décompte schadenfreudien des morts chez les GI.
La comparution de Saddam Hussein devant un tribunal — et un tribunal irakien, par dessus le marché — devrait pourtant provoquer une joie sans partage, seul un Pasqua ou, à la limite, un Chevènement étant a priori susceptible de ne pas s’en féliciter. Les attentats à répétition devraient, eux, nous scandaliser par leur capacité à liquider le maximum d’hommes, de femmes et d’enfants innocents. Le nombre de bodybags rapatriés par les Américains, enfin, devrait nous attrister compte tenu du profil des jeunes prolos boutonneux et dépolitisés qui les remplissent.
Mais surtout, c’est la manière dont trois scrutins successifs viennent d’être organisés avec succès qui devrait nous interpeler, le dernier en date ayant permis à 70% des citoyens irakiens en âge de voter de se choisir des députés. Ce n’est pas rien, de voter dans un pays sortant tout juste d’une dictature sanglante, émergeant d’une décennie d’embargo, n'ayant aucune expérience démocratique et faisant face aux menaces de groupes fanatiques divers et variés... Ce n’est pas rien. Nous-mêmes, qui ne votons plus guère qu’à 50%, l’avons peut-être oublié.
Personne ne sait vraiment ce qui sortira de ce processus, si les Américains parviendront, après les répétitions générales allemandes et japonaises, à transformer l’Irak en îlot démocratique, prospère et pacifique dans un Moyen-Orient en ébullition permanente. Moi-même, je n’aurais certainement pas parié sur cette équipe de bras cassés, ce Rumsfeld agressif, ce Bush niais, cette Rice enfermée dans ses certitudes. Mais je ne vois vraiment pas pourquoi je me refuserais à constater que la situation s’améliore, à admettre que le rouleau compresseur yankee pourrait bien gagner son pari.
Après tout, notre formidable capacité à privilégier l’apaisement sur la détermination, de Munich 1938 à Téhéran 2005, est rarement couronnée de succès. L'ami Tocqueville en sait quelque chose, il ne s'agirait pas de la première leçon de démocratie offerte à la France par les Américains.
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