Papa, regarde : sans les mains !
Mon tout dernier défi sportif, remporté en dépit des menaces qui pèsent sur la virilité des amateurs de cyclotourisme, n’était-il que la revanche d’un gamin traumatisé par un père ultra-protecteur ? Pensez ce que vous voulez...
J'avais pris l'engagement, ici même, de prolonger d'un trajet Paris-Marseille à vélo ma double victoire sur le tabac et la flemme. Ayant abandonné l’idée de courir un second marathon, mais souhaitant me fixer un nouveau défi de la même eau, je ne pouvais qu'être emballé par la perspective de réaliser en une dizaine de jours ce que le TGV effectue en trois heures à peine...
Toutefois, l'accomplissement d'un tel projet requérant un sérieux entraînement, je m’étais accordé jusqu’au printemps prochain pour être au point, remplaçant mes deux heures de jogging dominical par quatre heures de petite reine. Il me fallait bien ça, l'univers du vélo m'ayant toujours semblé, du moins jusqu’à ma métamorphose, passablement exotique. Et pour dire la vérité, je n’avais jamais vraiment été attiré par une pratique que j’associais volontiers, sans doute de manière assez réductrice, à la vision d’un groupe de benêts en maillot de lycra couvert de pub, gravissant un col pyrénéen en ahanant dans le but de se voir offrir un bouquet de fleurs par une hôtesse du Crédit Lyonnais. Les histoires de pot-belge et autres joyeusetés chimiques venaient bien, de temps en temps, épicer un peu le buzz vélocipédique mais, au final, il s’agissait pour moi d’un sport particulièrement ringard et ennuyeux.
Même gosse, je n’avais jamais été vraiment passionné par le vélo. J'avoue d’ailleurs n’avoir maîtrisé qu’assez tard — vers sept ou huit ans — l’art de l’équilibre sur deux roues. A ma décharge, le paternel ultra-protecteur dont j'avais hérité n’était peut-être pas le stimulant idéal d'une flamboyante carrière de grimpeur. Je me souviens ainsi d’avoir organisé, avec quelques copains, une mini-randonnée cycliste assez croquignolette. Nous avions tout préparé avec soin : l'équipement, le parcours et les sandwiches. Et j’avais sincèrement cru être autorisé à participer à l'aventure. Quelle erreur ! Le matin du départ, mon petit déjeuner englouti, mon short enfilé, prêt à traverser la rue pour rejoindre le gang chez mon pote Jérôme I., j’étais tombé de haut en apprenant que non, finalement, aller de La Penne-sur-Huveaune, notre patelin de la banlieue marseillaise, à La Ciotat en vélo n’était pas une excellente idée pour un gamin de douze ans — d’ailleurs assez peu à l'aise derrière un guidon. J’étais bouleversé, traumatisé même, en pensant à l’aventure que les autres ne manqueraient pas de vivre en partant comme ça, sans adulte, sans contrainte, sans problème, à cheval sur leurs bécanes...
Bon en fait, la fameuse balade ne devait jamais avoir lieu pour je ne sais plus quelle raison. Mais tout de même, j’en avais été injustement privé alors qu'elle était encore d'actualité ! J'avais été empêché de me lancer, tel un intrépide membre du Club des Cinq, dans une aventure qui s'achèverait vraisemblablement par l’arrestation d’un bandit à casquette rayée, terrorisé par les aboiements de ce brave Dagobert... Et tout avait donc capoté, ce samedi s’étant terminé comme n’importe quel autre samedi, à glander dans le jardin et à gober les séries américaines de la « Une est à vous », l’émission décervelante animée par le légendaire Bernard Golay.
Presque trente ans plus tard : le même. Enfin, pas exactement, puisqu’il n’a plus besoin de demander la permission à qui que ce soit avant d'aller faire un tour à vélo. Et même de traverser la France, tiens ! Bon, en toute franchise, ce n’est pas le souvenir de cette frustration enfantine qui semble avoir déclenché chez moi cette nouvelle lubie d’ancien fumeur à la recherche de challenges sportifs. Et je ne me prépare certainement pas à entamer une psychothérapie de longue haleine visant à déterminer si une enfance aussi malheureuse a quelque chose à voir avec mes préoccupations cyclistes du moment. J'ai d'ailleurs lu quelque part que s'allonger sur un divan était définitivement passé de mode, même Woody Allen trouvant ce genre de chose aussi ringard qu'une étape du Tour de France. Non, sérieusement, il s'agit juste d'aller faire une balade à vélo. Une longue balade, c'est sûr, mais rien de plus. Je ne vois vraiment pas où vous allez chercher tout ça...
Toujours est-il que, m’entraînant d’arrache-pied au passage du Massif Central en danseuse, l’idée me vint qu'une distance intermédiaire, sorte de test grandeur nature, était un préalable indispensable au succès de mon entreprise. Dans ce contexte, un trajet Paris-Lille me paraissait particulièrement indiqué. D’abord parce que Paris-Lille, c’est quasiment Paris-Roubaix, une grande classique de la compétition cycliste (l’enfer du Nord, les pavés, tout ça…), ensuite parce que la capitale des Flandres est suffisamment proche de Paris pour être reliée en un long week-end et, enfin, parce que Lille est un peu chez moi, tout Breton de Marseille que je sois (mais, ça c'est une autre histoire).
En tout état de cause, j'étais persuadé d'être désormais capable de tenir le coup, ma condition physique n’ayant jamais été aussi bonne. La question était encore de savoir si mon vélo, un Riverside à 149,90 euros, était aussi adapté que moi à ce genre d'épreuve. Après tout, si Décathlon se donne la peine de faire composer une sélection complète de bécanes par ses fournisseurs chinois, c’est que des différences de qualité doivent exister entre le tout bas de gamme (le mien) et le top. Une visite à l’atelier du magasin de la Madeleine s’imposait donc, ne serait-ce que pour s’assurer que tous les boulons de la machine étaient convenablement vissés : perdre une roue à l'entrée de Bapaume, clairement, ça n’aurait pas fait sérieux.
Le technicien du service après-vente, en m’entendant expliquer mon projet, avait commencé par se marrer en expliquant que mon vélo, s’il était certainement apte à être utilisé comme alternative au métro en cas de vague d’attentats, n’était pas forcément de l’acier dont on fait les montures du Tour de France : « Regardez un peu votre pédalier, c’est de la merde ! Il ne va jamais tenir. Et ce dérailleur qui craque à chaque changement de plateau… Bah, vous pouvez toujours tenter le coup mais vous risquez d’avoir à faire du stop à mi-course. Surtout qu’avec une bécane de plus de quinze kilos, vous n’allez pas vous amuser… »
Ignorant les encouragements de ce spécialiste, confiant dans ma bonne étoile, il ne me restait plus qu’à dénicher un itinéraire clé en main sur le Web, quelque autre ex-enfant martyr pédalant régulièrement entre Paris et Lille ayant certainement eu le désir d’en faire profiter le reste du monde... Pas si évident, en fait, de trouver un truc pareil sur le réseau des réseaux. Et ce n’est qu’après une visite express au Salon du Cycle, qui venait d'ouvrir, avec pas mal d'à propos, avouons-le, quelques jours avant mon départ, que je dénichais les coordonnées d’un club de cyclotourisme diffusant, excusez du peu, une vingtaine d’itinéraires au départ de la capitale. Chacun de ces parcours existant en deux versions, l’une touristique (longue) et l’autre plus sportive (moins longue), j’optais naturellement pour le trajet court qui, à 260 kilomètres contre 300, me semblait plus raisonnable pour une première expérience de ce genre.
Retournant une dernière fois chez Décathlon (décidément l’un de mes lieux favoris, depuis que je ne fréquente plus les tabacs que pour me procurer des cartes à gratter promettant la richesse éternelle), j'y fis l'emplette d’un lot de sacoches, d’une pompe, d’un petit compteur de vitesse à fixer sur le guidon et, last but not least, d’un nécessaire de réparation dont on m’avait assuré qu’il serait probablement indispensable en cas de crevaison ou de problème de chaîne...
Ce dernier point mérite d’ailleurs quelques précisions : ma transformation en sportif ne s’étant pas intégrée à un processus de métamorphose virile plus vaste, incluant la capacité à planter des clous, à repeindre des murs au rouleau ou à régler un carburateur, mon incompétence technique restait aussi forte qu’à l’époque où je consommais mon paquet quotidien de Philip Morris et où le spectacle d’un type courant dans les rues en short et baskets provoquait chez moi, au mieux, de la compassion, au pire, du mépris. Pas question donc, de m'imaginer gérant concrètement le moindre incident mécanique en solitaire. Bah, il en va parfois des trousses à rustines comme des talismans africains — et le fait d’en posséder une me permettrait peut-être d’éviter d’en avoir besoin... De surcroît, ni la jungle amazonienne ni le désert du Gobi n’étant mentionnés sur mon itinéraire, les chances de me retrouver totalement abandonné sur le bord d'une route départementale, une chambre à air flasque dans une main, un tube de colle dans l’autre, restaient faibles. Il se trouverait toujours, j’en étais convaincu, un bon samaritain pour me donner un coup de main en cas de malheur...
Non, vraiment, j’étais fin prêt pour le départ et mon excitation était presque aussi grande que celle d’Albert à l’heure de plonger dans son trou (toutes choses égales par ailleurs, bien évidemment). Ce bel enthousiasme, cependant, avait bien failli être brisé par un certain Phersu, blogueur éclectique, dont la chronique postée la veille de mon départ, attira mon attention sur le potentiel destructeur d’une selle de vélo pour les capacités vasculaires de l’appareil génital masculin. Un chercheur américain, fondant sa conviction sur l’étude de centaines de milliers de cyclistes, affirmait même que la question n’était pas de savoir si une pratique intensive du cyclisme faisait courir un risque d’impuissance mais de savoir quand le cycliste serait concerné (« there are only two kinds of male cyclists — those who are impotent and those who will be impotent », ajoutait-il pour faire le malin).
Reprise le lendemain par Le Monde, histoire d’enfoncer le clou (hum…), cette découverte fondamentale était de nature à me stopper net dans mon équipée. Il semblait pourtant que le recours à une selle « sans nez », en lieu et place d’une selle classique, ait été susceptible, dans de rares cas, d'aider certains flics américains à vélo à ressusciter un équipement endommagé par des années de pratique quotidienne... Las, ces produits n’étant pas disponibles chez Décathlon, je décidais, la mort dans l’âme, de prendre le départ avec ma selle standard, bien décidé à éviter, dans la mesure du possible, de faire reposer « 80% de mon poids sur mon périnée » au cours de mon périple...
(à suivre)
© Commentaires & vaticinations

Avec un bon dopage, il doit être possible de tout faire en danseuse, non ?
Rédigé par: Jean-Pierre Liégeois (Var) | le mardi 18 octobre 2005 à 18:31
" à gober les séries américaines de la « Une est à vous », l’émission décervelante animée par le légendaire Bernard Golay "
tsss tsss tsss :
- Il y avait grand choix chez B. Golay. Je m'évertuais à gonfler la facture téléphonique dans le sot espoir que "Le prisonnier" soit diffusé. Ce qui n'était pratiquement jamais le cas :-(. De tout temps eu un pb avec la France.
- Bernard Golay a eu par la suite une brillante carrière d'animateur matinal sur Radio France Gironde. Ceci précisé à seul but de savoir encyclopédique.
- Ai relu récemment un Club des Cinq. C'était mega-ultra-bandant. Notamment la maîtresse de dagobert (le garçon manqué dont le prénom m'échappe) attaché par un méchant sadique à un poteau dans un souterrain quelconque : ouuuppps
Ah le vélo ?
Rédigé par: Eviv Bulgroz | le vendredi 21 octobre 2005 à 22:50
A quand le triathlon?
http://www.ironmanlanzarote.com/FreInfo.htm
Rédigé par: pikipoki | le jeudi 27 octobre 2005 à 12:44
J'y ai pensé, mais je suis assez mauvais nageur. Mais j'ai un autre plan, dont je ne parlerai qu'après avoir posté la suite de mon aventure vélocipédique.
Rédigé par: Hugues | le jeudi 27 octobre 2005 à 14:14
Ca a l'air de traumatiser aussi certaines femmes :
http://www.mcsweeneys.net/2005/10/27lopez.html
Oh, and that bookmark? On my computer? "How to lower sperm count"? That was just research. My recent interest in long-distance bicycling is coincidental.
Rédigé par: Poulidor | le mardi 01 novembre 2005 à 22:06