Les atermoiements multicolores de nos voisins allemands, tétanisés par la perspective d'une faute de goût dans la composition de leur nouveau patchwork gouvernemental, ont-ils une dimension atavique ? Un La Bruyère de comptoir (p)ose la question.
Je me souviens d’avoir été invité, il y a quelques années, à faire partie du jury d’un concours organisé par un grand fabricant de peinture industrielle. Je n’avais, avouons-le, pas la moindre compétence en la matière, mais il semble que l’entreprise concernée, dont je tairai évidemment le nom autant par charité que par crainte de représailles, ait été davantage séduite par la possibilité d’obtenir un article dans mon journal que par mon aptitude à apprécier le travail des utilisateurs de ses produits. Je crois d’ailleurs pouvoir préciser, incidemment, que le service publicité m’avait fortement encouragé à assumer cette délicate mission, la perspective de se rendre agréable à un annonceur étant toujours alléchante du point de vue d’un commercial dont les revenus sont directement corrélés à sa capacité à introduire un journaliste dans le jury d’un concours. Mais ainsi vont parfois les choses au royaume de la presse indépendante — et de toute façon, là n’est pas le propos.
Je m’étais donc retrouvé, un matin, au cœur d’une zone industrielle de la banlieue parisienne, à visiter les magnifiques installations de ce géant de la chimie en compagnie d’une sympathique chargée des relations publiques, m’extasiant poliment sur l’incroyable diversité des gammes de couleurs et de vernis produits sur ce site — « l’un des plus modernes du groupe dans le monde ! ». Mais mon rôle, concrètement, était de m’intéresser au talent de jeunes techniciens d’origines géographiques diverses (France, Allemagne, Suisse, Italie, Espagne) qui, après avoir remporté, dans leur pays respectif, la finale d’un concours de peinture automobile, espéraient décrocher un titre européen.
Les cinq candidats, fraîchement dotés d’un bac pro ou de son équivalent local, devaient passer cinq heures à transformer une vilaine carrosserie de métal brut en voiture véritable, armés d’un simple pistolet à peinture. Et le grand gagnant du concours étant susceptible de se voir offrir, outre un prestigieux diplôme aux couleurs (sic) du fabricant, une forte somme d’argent et un voyage au bout du monde, ils étaient tous extrêmement motivés. Le jury constitué, à l’exception de votre serviteur, de professionnels de la construction et de la distribution automobile était, lui, chargé d’observer, pour les noter, les différentes phases du processus, de la préparation de la voiture à l’application de la peinture.
A l’intention de ceux d’entre vous qui n’auraient strictement aucune idée de ce que ce type de travail implique — une éventualité qu’il convient de prendre en considération, les gens sont si ignorants —, signalons qu’il s’agit d’une série d’opérations relativement complexes, dont chaque étape est théoriquement déterminante pour la qualité du produit fini ; à savoir une peinture impeccablement « tendue », homogène et présentable au plus sourcilleux des clients. Ajoutons également que la teinte recherchée s’obtient au terme de mélanges de couleurs très précis, la coloration 287956-KJHG ne se laissant pas facilement apprivoiser (et je crois pouvoir dire que quelques compétences en arithmétique et en chimie ne sont pas complètement inutiles à ces différents dosages).
En tout état de cause, il s’agissait d’une tâche compliquée et je tentais, avec le sérieux et la rigueur qui me caractérisent, de m’acquitter de la mienne en observant scrupuleusement si les candidats à la plus haute marche du podium se comportaient d’une manière suffisamment « professionnelle ». Carnet de notation à la main, l’air inspiré, je passais donc ma journée à noter, sur une échelle de 1 à 100, le respect de telle ou telle procédure, de telle ou telle manœuvre, par ces juvéniles et ambitieux techniciens.
J’avais toujours, jusqu’alors, considéré avec mépris ces clichés sur les caractères nationaux élaborés à l’ombre du comptoir d’un bar par des ethnologues formés au Ricard (l’Espagnol fier et ombrageux, le Suisse méticuleux mais lent, l’Allemand organisé mais borné, l’Italien bordélique mais créatif...). Et franchement, mon expérience de la vie m’avait plutôt conduit à considérer qu’il existait aussi des Suisses bordéliques et des Italiens méticuleux même si, en toute honnêteté, traverser la rue à Zürich tient moins de l’exploit qu’emprunter un passage piéton à Naples. Cette journée devait pourtant largement infléchir mon regard sur ces Lévi-Strauss de bistrots, les piliers de zinc à nez rouge ne disant pas, finalement, que des conneries. Chacun des candidats, en effet, allait se comporter en digne représentant de sa caricature nationale, comme si, au-delà du désir légitime de l’emporter sur ses concurrents à titre personnel, émergeait de cette compétition quelque forme absurde et inconsciente d'allégeance patriotique.
La Suisse étant, mais je n’en tirerai aucune conclusion, le seul pays à avoir dépêché une fille pour défendre sa réputation dans la jungle de la carrosserie automobile, commençons galamment par évoquer la performance confédérale. Une performance évidemment honorable à tout point de vue, la jeune helvète ayant consciencieusement respecté chacune des étapes de ma check-list en n’omettant pas, par exemple, d’enfiler un masque anti-poussière au moment du ponçage, en se débarrassant de ses excédents de peinture au bon endroit (récupération des matières dangereuses oblige), en tenant son pistolet avec dextérité, en ne gaspillant aucun produit... Bref, en faisant honneur, tout à la fois, à la patrie de Guillaume Tell, à son sexe (le sien, pas celui du père indigne) et à sa future profession. Las, elle ne devait pourtant finir que troisième sur cinq, son score global, bien qu’honorable, étant plutôt décevant (de subtiles histoires de « reflets » sur les ailes, ne m’en demandez pas plus...). Mais surtout, c’est sa lenteur qui devait la perdre, son manque de célérité ne lui permettant pas de respecter la contrainte horaire cruellement intégrée au système de notation...
Pour autant, le candidat espagnol allait se montrer encore moins rapide, son véhicule n’ayant même jamais été terminé. Et en dépit de son excellente technique (« le meilleur "rendu" de la série », assurèrent mes co-jurés), il devait finir bon dernier. Incapable de calculer convenablement les dosages de peinture nécessaires à la concoction exigée, il avait en outre perdu pas mal de points en présentant une voiture bleue au lieu d’une voiture verte, ce dont il s’était rendu compte assez tôt, d’où un agacement assez visible (cette fameuse fierté ombrageuse des Espagnols, hein ?). Nous devions apprendre par la suite qu’il effectuait, depuis deux ans, une formation en alternance chez un spécialiste du véhicule de collection, le respect des délais passant bien après la notion de qualité dans ce contexte. Mais la vie est ainsi faite.
L’Italien, arrivé quatrième, devait se comporter en authentique héritier d’une tradition multiséculaire d’artistes passionnés doublés de rebelles désinvoltes, ce qui pourrait passer pour une périphrase permettant commodément de décrire... un Italien. Refusant de perdre son temps à peser des échantillons de peinture sur une paillasse de laboratoire et n’obtenant la teinte requise que par un quasi miracle, ignorant superbement les impératifs de sécurité (filtre anti-poussière, gants...), vidant une partie de sa peinture directement dans l’évier réservé au lavage de mains, il devait se voir supprimer une quantité impressionnante de points pour non-respect des procédures, présentant malgré tout une carrosserie d’apparence irréprochable en bout de course...
Son passage en cabine de peinture allait d'ailleurs lui fournir l’occasion d’une formidable démonstration de virtuosité, une mouche ayant trouvé le moyen de s’introduire dans cet espace inhospitalier et de faire quelques bonds sur la voiture avant de s’écraser mollement sur le capot, non sans avoir engendré une série de défauts sur une surface presque terminée... Je n’y connaissais pas grand-chose, je l’ai déjà dit, mais l’agitation s’emparant immédiatement des jurés observant la scène à travers la vitre de la cabine semblait être l’indice d’un sérieux trouble. Un incident pareil, m'expliqua-t-on en effet, pouvait forcer le peintre à recommencer toute l’opération, le rendu devant être homogène sur l’ensemble de la carrosserie et les retouches à opérer après le passage de la mouche risquant de modifier la teinte du capot par rapport au reste de la carrosserie... Repartir de zéro était pourtant exclu, les délais risquant évidemment d’être dépassés, de même que la quantité de peinture autorisée pour le concours. De l’avis général, notre Italien était foutu.
Bah, ignorant les regards angoissés de son coach, les sourires narquois des coaches adverses et les regards bienveillants mais consternés des membres du jury, il devait trouver le moyen, sans que personne n’y comprenne rien et tout en donnant l’impression de se marrer sous son masque à gaz, de rattraper le coup et de proposer, dans les temps, une voiture libre de toute imperfection visible. Ayant toutefois négligé d’utiliser l’enduit d’apprêt indispensable à tout travail de peinture, il fut presque disqualifié. « C’est beau, c’est vrai, mais sa peinture ne tiendra pas six mois », devait d’ailleurs commenter l’un de mes confrères jurés en haussant les épaules, visiblement navré.
Enter notre ami allemand, second au classement général. A l’image de sa cousine helvétique, le jeune teuton avait bien évidemment respecté, comme autant d’évidences existentielles, la kyrielle d’obligations et de prescriptions sans lesquelles l’univers de la carrosserie automobile ne serait plus qu’anarchie et désordre, allant même parfois au-delà des conventions les plus strictes, nettoyant ceci, réglant cela, et le tout à un rythme tout à fait convenable. De l'avis général — com-vat compris —, sa victoire ne faisait aucun doute... Un geste malheureux allait pourtant tout remettre en question, la crosse du pistolet à peinture griffant, légèrement certes, mais griffant tout de même, le toit de la voiture ! En dépit de sa compétence, de son professionnalisme, de sa maîtrise technique, le jeune homme allait alors perdre toute contenance et se décomposer sous nos yeux, incapable de gérer une telle sortie de route à l'italienne — un regard paniqué sur la pendule digitale indiquant le passage inexorable du temps... Cherchant à communiquer, à l’aide de grands gestes désordonnés et de grimaces, avec un coach au bord de l’apoplexie, le nez écrasé sur la vitre de la cabine, il finit par jeter l’éponge — convaincu de l’impossibilité de rester compétitif à ce stade.
Sur le candidat français, disons juste qu’en allant plus vite que la Suissesse, en faisant preuve d’un respect des procédures presqu'égal à celui de l’Allemand et en proposant un rendu tout à fait convenable, bien qu'inférieur à celui de l’Espagnol ou de l’Italien, il ne pouvait que l’emporter — le tropisme matheux des études hexagonales l’ayant même conduit à surclasser ses concurrents dans les épreuves de préparation de couleur. Et c’est donc sans génie particulier, mais avec constance et efficacité, que notre compatriote devait décrocher la timbale, sous les regards mouillés de larmes mais affables de ses malheureux camarades — seul le fier Espagnol faisant encore bande à part au moment du cocktail de fin de journée.
Bon, passer de cette histoire de carrosserie à un commentaire des élections outre-Rhin tenant un peu trop du grand écart, même pour moi, je ne m'aventurerai pas trop loin dans cette direction. L'analogie est pourtant tentante, la panique du jeune peintre allemand pouvant passer pour une assez belle métaphore du désarroi de nos cousins germains face à leurs désordres jamaïquains (jusqu'à la question du dosage optimal des couleurs). Les Français devraient toutefois se méfier d'une interprétation trop optimiste de la situation, ne remporter que des concours de circonstances n'étant sans doute pas le meilleur moyen de progresser. Après tout, tout désorientés qu'ils soient, les Allemands sont loin d'être complètement largués...
© Commentaires & vaticinations
"remporter des concours de circonstances" alors celle -là je vous la pique sans vergogne avec la ferme intention de la ressortir à mes amis ébahis par tant d'à-propos langagier.
Rédigé par : pikipoki | jeudi 22 septembre 2005 à 12:05
En fait vous décrivez différentes prestations offertes dans le domaine professionnel décrit, au regard d'interventions individuelles à vocation représentatives , de l'offre de formations professionnelles nationales...Dans l'exemple cité, où se trouve le rapport avec la politique allemande? Sur l'offre de formation efficiente?
Rédigé par : brett | jeudi 22 septembre 2005 à 13:16
Pikipoki,
No problemo, il ne s'agit d'ailleurs pas d'une expression inédite...
Brett,
1) Il n'y en pas vraiment. J'avais prévenu que l'analogie était un peu tirée par les cheveux mais j'avais envie de raconter cette histoire. J'ai juste profité de ces histoires de coalitions multicolores pour donner le sentiment d'être en phase avec l'actu.
2)Ben non, pas du tout...
Rédigé par : Hugues | jeudi 22 septembre 2005 à 14:07
C'est passionnant.
Cela me fait penser (le registre est sombre, pardonnez-moi) à quelques réflexions de prisonniers de camps de concentration allemands:
lorsque les premiers prisonniers français arrivèrent à Dachau qui existait depuis 1933 (à peu près), les prisonniers allemands leur ont reproché de mettre du désordre dans les rangs et de manquer de discipline... (ce qui vu le contexte me paraît absolument cocasse. Mais bon, un rien me fait rire).
Un prisonnier compara l'organisation et la rigueur des camps allemands au désordre et à la gabegie des camps français (camps à la frontière espagnol qui regroupaient je ne sais plus pour quelles raisons les Espagnols républicains), à quoi un Espagnol répliqua : "Ne reprochez pas aux Français leur laissez-aller".
Cela doit se trouver dans "Les chemins de la liberté", de Edmond Michelet.
De l'observation des camps, il ressort que les pires étaient sans doute les Ukrainiens.
A la lecture des grands auteurs russes, je m'émerveille de retrouver toujours, à un moment où à un autre, le mot de pitié (compassion).
Etc.
Il reste, très justement, que "mon expérience de la vie m’avait plutôt conduit à considérer qu’il existait aussi des Suisses bordéliques et des Italiens méticuleux"...
Rédigé par : Alice | samedi 24 septembre 2005 à 12:02
Alice,
Hum, je vois ce que vous voulez dire, mais votre analogie est peut-être un poil extrême. Mais bon, la mienne était déjà tirée par les cheveux, passer de ce concours aux élections allemandes n'étant pas vraiment raisonnable...
Rédigé par : Hugues | lundi 26 septembre 2005 à 14:13
Ca y est : la grande coalition est née ... Que du bonheur intense !!! La seule chose souhaitable est qu'elle ne dure pas, que cette hérésie politique qui voit la sociale démocratie s'allier à la CDU/CSU ne détruise pas le sens civique des électeurs de gauche qui par résignation ont voté SPD pour éviter Merkel et l'auront quand même, des électeurs verts qui doivent se sentir trahi, et de ceux de Linke, qui pensait déjà que gauche et droite se ressemblait trop ...
Et si la seule bonne nouvelle pouvait être de montrer la non sens politique de cette option à quelques camarades français ???
Rédigé par : Simon | jeudi 13 octobre 2005 à 09:27
Si le SPD a fait alliance avec la CDU plustôt qu'avec le Linkpartei, c'est que certains des leaders du linkspartei ont du sang sur les mains.
Je suis fier d'avoir soutenu au congrès du PS une motion (Bockel) qui refuse toute alliance avec l'extrème gauche.
D'ailleurs, j'ai fait un blog pour défendre ses idées
http://blairisme49.skyblog.com
Rédigé par : manu | lundi 14 novembre 2005 à 13:23