Le 21 avril 2002, la gauche orthodoxe mettait tout en œuvre pour écarter Jospin et renouveler le bail de Chirac à l’Elysée. Le 29 mai prochain, elle s’efforcera d’assurer le succès de Sarkozy en 2007... Le pays qui, naguère, s’enorgueillissait de posséder la droite la plus bête du monde achève donc de se doter de la gauche la plus stupide de l’univers. Par amour de la symétrie ?
Le 21 avril 2002, on s’en souvient (du moins, je m’en souviens), Lionel Jospin était éliminé de la course à l’Elysée par la « gauche critique », le capitaine de la dream team plurielle ayant été jugé insuffisamment révolutionnaire par les amateurs de Grands Soirs. C’est sans doute que, de leur point de vue, l’ancien trotskiste blanchi sous le harnais était loin d’avoir le meilleur des bilans...
Voyons voir, la croissance économique fut pourtant, sous sa tutelle, plus vigoureuse qu’à n’importe quelle autre période de notre Histoire récente... « Mouais, mais elle aurait pu être encore plus forte », pensaient sans doute ses détracteurs progressistes, de toute façon modérément passionnés par une notion aussi droitière.
Le chômage, en hausse continue depuis 1973, fut stoppé puis réduit dans des proportions inédites, en dépit des assurances mitterrandiennes que « tout avait déjà été essayé » contre ce fléau (12,6% en juin 1997, 9,1% en mars 2002 – soit la bagatelle de 900 000 chômeurs de moins). « C’est vrai, mais il aurait dû baisser davantage, voire disparaître totalement », se plaignirent alors les camarades placés à la gauche de Jospin.
L’introduction des 35 heures, accomplissement de l’une des plus vieilles lunes du PS, permis aux salariés d’accroître sensiblement leur temps libre et de relativiser leur rapport au travail. « D'accord, mais c’était surtout dans le but de renforcer la flexibilité des entreprises », analysèrent finement les gardiens du dogme.
La création de la Couverture Maladie Universelle (CMU), permettant enfin de se soigner à cinq millions de personnes jusqu’alors malencontreusement « oubliées » par notre formidable système de santé, aurait pu être accueillie avec enthousiasme. Mais les « effets de seuil de revenus », empêchant l’ensemble des Français de profiter d’un dispositif supprimant l’avance des frais médicaux et le recours à une mutuelle complémentaire, furent pointés d’un doigt accusateur par les plus vigilants des « camarades ».
La mise en place du crédit d’impôt, un système de primes accordées aux Français non imposables en contrepartie des réductions fiscales accordées aux autres, aurait pu réconcilier tout le monde. Mais il ne faisait que souligner ce nouveau « cadeau » fait aux « riches » payant l’impôt, dans le cadre d’un procédé inspiré d’une pratique… américaine !
Bref, gratifié d’un « peut mieux faire » rageur par les électeurs de Besancenot, Laguiller, Taubira et consorts, l’ami Jospin fut renvoyé à son potager de l’Ile-de-Ré et prestement remplacé par Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Evidemment, certaines brebis égarées se rendirent immédiatement compte de leur bévue et promirent, bien qu’un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus. Eliminer Jospin et être contraint de voter Chirac, la potion était effectivement amère, même s’il était inimaginable de laisser le borgne augmenter son score en deuxième semaine… Mais pour les plus orthodoxes, les vrais, les purs, les tatoués, ceux pour lesquels il n’était absolument pas question de passer par un isoloir au second tour, le PS, l’UMP et le FN n’étant, après tout, que les triplés monstrueux nés de l’ultralibéralisme reagano-thatchérien, rien n’avait vraiment changé. La lutte continuait.
En tout état de cause, Chirac fut réélu, nomma Raffarin premier ministre et son gouvernement se lança dans un programme essentiellement fondé sur la remise en question des initiatives prises par l’équipe précédente. « Mais il s’agit d’un projet de droiiiiiite ! s’écrièrent, horrifiés, certains électeurs de gauche ayant pourtant omis d’aider Jospin à être présent en finale. Chirac, Raffarin, Fillon, Devedjian, Sarkozy, tous ces gens sont de droiiiiiite ! »
Il faut dire que, dans une imparable logique et en votant massivement pour le grand Jacques afin d’humilier Le Pen, nos amis étaient absolument convaincus de donner mandat au fondateur du RPR et de l’UMP de poursuivre l’œuvre de Blum et de Jaurès, sinon celle de Lénine et de Trotski… Imaginez leur déception ! En quelques mois, la situation économique allait d’ailleurs se détériorer et le chômage reprendre son inexorable marche en avant sur fond de conflits sociaux en cascade, au grand dam des étourdis du 21 avril qui, naïvement, cherchaient seulement à « envoyer un message » ferme, certes, mais amical à Yo-Yo en lui préférant le facteur de Neuilly…
Mais bon, tout ça, c’est le passé. Regardons plutôt vers l’avenir. Tournons nos regards vers l’Europe et le fameux référendum du 29 mai. L’Europe, chacun le sait, n’est désormais plus qu’une construction néo-libérale, un cheval de Troie bourré jusqu’aux naseaux de directives visant à démolir toute législation sociale, pour le plus grand plaisir des Seillière de ce monde (enfin, de ce monde-ci, pas de l’autre. Pas celui qui reste possible même s’il n’est décrit en détails que dans la Bible et dans les brochures altermondialistes).
Moi-même, partisan de l’intégration européenne, favorable à l’adoption du Traité Constitutionnel et insensible aux effets de manche de Laurent Fabius, je ne suis probablement qu’un imbécile heureux abusé par la rhétorique perfide des ploutocrates à la solde de l’ennemi américain ou, plus grave, l’un des principaux bénéficiaires du traité, lequel me permettra de m’enrichir davantage en réimplantant en Turquie les entreprises que je possède certainement. Et le fait d’avoir lu, oui lu, le traité, d’ailleurs disponible et commenté un peu partout sur le Web, de l’avoir trouvé, certes, complexe pour un non juriste, mais à la hauteur dans son rôle de colonne vertébrale juridique de l’union de vingt-cinq pays différents, ne me procure pas la moindre circonstance atténuante auprès de mes amis socialistes pure laine.
Il est vrai que pour ces derniers, ce texte infâme, cette affreuse « constitution Giscard », passerait plutôt pour une sorte de Mein Kampf ultralibéral, seuls des hommes de la trempe d'Emmanuelli refusant, obstinément et courageusement, de voter les pleins pouvoirs aux Führers bruxellois, au risque de passer pour d'affreux néo-cons.
Mais au-delà des arguties sur un traité « gravant dans le marbre » l’horreur économique pour les 1 500 ans à venir, les enjeux de politique intérieure de ce référendum n’on probablement échappé à personne. Incapables de penser l’Europe autrement que comme repoussoir ou marchepied – c’est selon –, les leaders du Non ont décidé d’en faire le symbole d’un refus d’ensemble, d’un refus global, allant de la loi Fillon à la réforme du statut des intermittents, en passant par la fermeture d’un bureau de poste dans la Creuse ou les aventures immobilières d’Hervé Gaymard.
L’enjeu constitutionnel, dans cette affaire, est plus que marginal, les épouvantails turcs, Bolkestein ou, dernière découverte en date, la directive sur le temps de travail, n’étant là que pour donner un tour un peu plus documenté à la dénonciation du traité. La France, frondeuse et visionnaire, centre du monde et, forcément, cœur de l’Europe, s’apprête donc à, simultanément, dessiller les yeux de nos voisins plus perméables à la propagande de l’école de Chicago, remettre l’Europe sur le droit chemin de l’orthodoxie socialiste et botter le cul du vilain Jacquot !
Ce dernier mobile, assurément, constitue même le point d’orgue du vote protestataire qui s’annonce. Et tant pis si l’Europe est le dommage collatéral de notre psychodrame national du moment. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, non ? Mais le second effet Kiss Cool de l’opération est suffisamment intéressant pour ne pas être ignoré, toujours dans cette perspective chauvine et absolument déconnectée de tout enjeu européen. Un désaveu de Chirac, sur fond de gauche atomisée par les cabrioles d’Emmanuelli, de Fabius et des autres, et c’est un boulevard qui s’ouvre pour Sarkozy, dont le secret espoir est désormais de voir capoter en beauté le plébiscite chiraquien. Et tiens, une fois Sarkozy à l’Elysée et l’Europe réorientée dans un sens vraiment libéral, je ne serais pas étonné de voir certains électeurs du Non assurer, la main sur le cœur, qu’on les y prendra plus. Sacrés farceurs !
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