L’antisémitisme est une pathologie étrange, dont les victimes ne sont pas les individus qui en sont affectés. Mais le dénoncer pour ce qu’il est n’a rien à voir avec de la paranoïa – pour rester dans l’analogie médicale…
Désormais, pour évoquer – juste évoquer, pas même dénoncer – l’antisémitisme, il faut marcher sur des œufs. Enfin, quand j’écris « désormais », je me base sur une modeste impression personnelle : d’aucuns me disent pourtant que les choses n’ont jamais été très différentes…
Le simple fait de s'inquiéter de la libération d’une certaine parole antisémite, de s’avouer choqué par l’équation permanente sionisme-nazisme, de lever un sourcil en entendant l’énième imitation du juif oriental âpre au gain, est susceptible d’agacer votre interlocuteur bien-pensant.
Tout porte à croire, en fait, que l’antisémitisme est essentiellement l’expression paranoïaque d’un groupe humain ayant, certes, traversé un certain nombre de vicissitudes au fil de l’Histoire, mais dont les malheurs contemporains ne seraient plus qu’imaginaires, sinon auto-infligés.
Sur la dimension imaginaire, il est courant de relativiser la recension du nombre d’agressions antisémites, les motivations de ceux qui les commettent étant difficiles à cerner : désœuvrement et identification irréfléchie à une rébellion lointaine lorsqu’ils viennent des « cités » ; bêtise crasse et nostalgie d’un ordre ancien lorsqu’ils trouvent leur inspiration dans la galaxie lepéniste. Mais les premiers s’attaquant indifféremment aux rabbins et aux contrôleurs du métro, quand les seconds hésitent entre une croix gammée et le logo du PSG au moment de se faire tatouer le biceps, il n’y aurait pas péril en la demeure…
Sur l’auto-infliction, c’est en soutenant sans réserve la « cruelle politique israélienne » que les juifs s’attireraient les foudres des défenseurs patentés des opprimés. Israël, nouvelle Afrique du Sud pour les uns, nouveau Reich pour les autres, serait l’alpha et l’oméga de tous les malheurs du monde et ses thuriféraires seraient logiquement en butte à une certaine hostilité. Il leur suffirait pourtant de se désolidariser de Sharon et de sa clique pour revenir dans le giron des « gentils » (précisément !).
Pour autant, et quelles que soient les dimensions socio-économiques de l’agression d'un rabbin, si l’état de juif « visible » est un facteur d’insécurité dans ce pays, où s’arrête l’imagination et où commence le risque concret ? Quant au soutien apporté par la « communauté » juive de France à Israël, petit pays perçu comme le refuge potentiel – et ultimement abstrait – de gens dont les patronymes sont gravés sur un mur du Marais, qui gêne-t-il vraiment ?
Mais restons sur ce terrain de la responsabilité des juifs dans l’ostracisme dont ils affirment souffrir. Israël est au ban des nations et ils le soutiennent. Eliminons ce soutien (certains iront jusqu’à demander l’élimination d’Israël per se, mais l’on me dit qu’ils sont peu nombreux) et les choses devraient rentrer dans l’ordre. Ok. Mais 70 ans plus tôt, lorsque les juifs étaient accusés d’avoir ruiné l’Allemagne, leur aurait-il suffit d’arrêter de conduire stupidement l’économie germanique à sa perte pour détourner la colère du petit moustachu ? Et encore avant, lorsque les pogroms dévastaient à intervalles réguliers les shtetls russes ou polonais, les juifs auraient-ils pu faire l’effort minimum d’enrayer l’expansion du bolchevisme pour calmer les foudres cosaques ? Et dans cette France des années 30, où les ligues dénonçaient l’emprise de la banque juive sur un Hexagone n’aspirant qu’à une paix rurale, catholique et ordonnée, que n’ont-ils décidé d’arrêter cinq minutes de répandre le poison du capitalisme ?
Remarquons toutefois que la question de la responsabilité des juifs eux-mêmes dans leurs difficultés n’est pas qu’une doctrine antisémite, certains ultra-orthodoxes considérant que, du déluge à la Shoah, la victime est toujours un peu dans le coup… Mais bon, aujourd’hui, il suffirait apparemment aux juifs de se regrouper derrière la bannière de l’antisionisme pour que l’antisémitisme s'évanouisse corps et bien. Une fois pour toute ! C’est si simple, bon dieu !
Las, les juifs, on l’a vu, sont totalement paranoïaques. Ils sont convaincus que le fait d’avoir vu disparaître six millions d’entre eux dans les camps, d’avoir subi ostracisme, racisme, ségrégation, ghettoïsation, dhimmisation des siècles durant, les autorise à douter de la permanence du calme relatif de nos sociétés modernes et éclairées. Ils s’entêtent à se souvenir que les parents ou grands-parents de la génération montante ont été expédiés à Auschwitz, via les Milles ou Drancy. Que certains de ces mêmes parents ou grands-parents ont été déchus de leur nationalité française. Que dans le meilleur des cas, celui de mes propres parents, l’expulsion de l’école ne fut suivie d’aucune mesure plus drastique par la seule grâce d’un débarquement américain admirablement minuté…
Pour leur malheur, les juifs n’ont perduré qu’au sein d’ensembles géographiques dominés par des dogmes absolutistes et dérivés de leur propre religion. Pour leur malheur, en fait, ils ont perduré. Bref, qu’ils arrêtent seulement de perdurer en tant que tels, et tous leurs problèmes seront résolus. Qu’ils disparaissent, quoi…
Le discours d’aujourd’hui, qui conduit les Européens à placer Israël en tête de tous les pays à problèmes (danger potentiel pour la planète supérieur à la Russie, la Chine, la Corée du Nord, le Pakistan...), à quoi correspond-il ? La transformation d’un Etat grand comme une moitié de Belgique en paria parmi les nations, en un monstre froid et cruel, du fait d'un conflit territorial affreusement banal sur cette planète, à quoi cela sert-il ? Et la mise en parallèle quotidienne des millions de morts du nazisme et des milliers de victimes du conflit israélo-palestinien, qu’apporte-t-elle ?
Il ne s’agit évidemment pas de hiérarchiser l’horreur, dirais-je pour préempter cet argument standard, mais de rappeler qu’entre la barbarie organisée, théorisée et mise en œuvre par les nazis et les événements du Moyen-Orient, une différence de nature si gigantesque existe que ces comparaisons sont absurdes, obscènes et suspectes. Revenir de Jenine et affirmer « y avoir vu Auschwitz », comme l’a fait José Bové, c’est dire qu’Auschwitz n’existe pas puisqu’il peut être réduit à une brutale opération de répression militaire totalement déséquilibrée (des chars contre des pierres et quelques lance-roquettes), plutôt que décrit comme l’étape majeure du processus d’extermination d’un peuple.
Mon souhait, comme celui de la plupart des hommes de bonne volonté, est de voir un jour Israéliens et Palestiniens vivre en paix sur des territoires dont les frontières leur permettront de ne pas se sentir floués pour les siècles des siècles. Je pense qu’une issue finira pas être trouvée et, à tout le moins, qu’elle peut être trouvée – au-delà des discours belliqueux d’une droite israélienne autiste et des appels au djihad des illuminés du Hamas.
Mais l’idée que, comme par enchantement et enchaînement mécanique, les ressorts de la haine pathologique que constitue l’antisémitisme puissent être éliminés par cette nouvelle donne géopolitique est totalement fausse. Et la paranoïa n’a certainement rien à voir avec ça.
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