L'entrée (probable) de la Turquie dans l'Union n'a aucune raison d'être perçue comme un enterrement de première classe du projet fédéraliste. Approfondissement et élargissement peuvent être menés en parallèle, les "coopérations renforcées" n'ayant pas été inventées pour leurs seules qualités décoratives.
La question de l’adhésion de la Turquie à l’Union, qu’il convenait d’éluder avec soin dans la perspective du vote du PS sur le traité constitutionnel, est en train de faire son grand retour. Et comme sur l’affaire du référendum, tout ou presque a été dit ou écrit sur le sujet, les Européens de « bonne volonté » n’ayant plus qu’à se prononcer en conscience après avoir évalué tous les arguments – d’où qu’ils émanent.
Je me flatte, moi-même, de faire partie de ces Européens ouverts, capables d’effectuer un choix vraiment informé et de développer une opinion claire sur des sujets complexes. La question turque, pourtant, m'a longtemps laissé perplexe. Oui, non, oui, non, oui, non… Je crois avoir déjà changé d’avis une bonne dizaine de fois sur ce sujet au cours des derniers mois, ayant même défendu les deux points de vue avec une égale passion au cours de nombreuses discussions animées.
En préalable, je dirais qu’il m’est impossible de m’associer au Non de principe de cette majorité de Français qui refuse de voir les Turcs nous rejoindre au motif (généralement sous-jacent mais rarement exprimé avec franchise) qu’ils seraient trop nombreux, trop basanés, trop pauvres, trop musulmans. Une majorité de Français d’ailleurs bien moins xénophobe que l’on veut bien le dire, mais totalement tétanisée par les discours apocalyptiques de leaders politiques irresponsables.
Car répéter, à gauche ou à droite, que le vaste monde n’est qu’une horrible construction anti-française, remplie d’étrangers fourbes dont le seul projet est de déconstruire notre bel Hexagone à coup de délocalisations sournoises, d’ultra-libéralisme échevelé, d’exportations bon marché, d’immigration massive et de religions exotiques, finit évidemment par laisser des traces. TF1, la réélection de Chirac et nos stats de criminalité en dents de scie en sont le meilleur exemple.
En bon social-traître, favorable à l’économie de marché et à la liberté de circulation des hommes, des idées et des marchandises, je ne peux évidemment que prendre les distances les plus grandes avec ces arguments aux ras de pâquerettes mais sur lesquels se retrouvent, assistés de champs lexicaux faussement antagonistes, communistes et souverainistes, trotskistes et nationalistes.
Mais au-delà de ce Non-là, ce Non dicté par la trouille et l’incapacité de se projeter dans un avenir dynamique, je distingue un Non plus raisonnable et plus proche de mes convictions fédéralistes. Déjà amoindries par un programme d’élargissement aux pays de l’Est mal maîtrisé, les chances d’un approfondissement rapide des structures politiques de l’Union peuvent-elles s’accommoder d’une transformation des questions kurdes ou turco-chypriotes en problèmes « domestiques » ? L’acquisition de frontières directes avec l’Irak, l’Iran, la Géorgie, la Syrie est-elle une chose anodine, sans conséquence sur la destinée de l’Europe ?
L’ouverture à la Turquie porte-t-elle en germe l’arrivée de nouveaux membres qui, à l’Est ou au Sud, peuvent également prétendre, avec la même légitimité historique, politique et culturelle qu’Ankara, à une appartenance à la même sphère culturelle que la France, l’Allemagne ou la Belgique (Ukraine, Arménie, Maghreb…) ? L’idée que les valeurs de l’Europe moderne soient le fruit des Lumières, de la Révolution française, de la Magna Carta devra-t-elle être abandonnée au nom d’un relativisme culturel absurde, qui mettrait le parcours philosophique multiséculaire de l’Europe au même rang que les pratiques de sociétés disons, moins « sophistiquées » ?
Toutes ces questions sont posées, en parallèle des difficultés économiques que ne manqueraient pas de poser l’intégration de 70 millions de Turcs à une Union dont la croissance économique et démographique est en berne depuis dix ans. A fortiori dans la perspective de la remise à niveau préalable des nouveaux entrants de l’Est (ceux qui sont déjà là et les autres, Roumanie, Bulgarie, Croatie…).
Hum… Voilà bien des raisons de dire Non. De refuser la déstabilisation évidente du projet européen sous-tendue par l’irruption de cette Turquie si différente, avec laquelle nous avons été si fréquemment en conflit, dans les Balkans ou en Algérie. De préférer rester entre gens de bonne compagnie…
Mais quelle est donc l’alternative ? Rejetons la Turquie, après lui avoir fait miroiter, quelque 40 ans durant, une adhésion éventuelle à l’Union. Expliquons-lui que, non, finalement, les efforts entrepris en matière de démocratisation, de développement économique, de « normalisation » institutionnelle et sociétale ne servaient à rien, ces basanés, même restylés par un Ataturk allergique aux costumes folkloriques, restant, first and foremost, des basanés. Expliquons-lui qu’en dépit du combat mené par les Français contre la mention d'un « héritage religieux » de l’Europe dans le préambule du traité constitutionnel, l’Union reste un club privé dont la carte de membre ne s’obtient que sur présentation d’un certificat de baptême.
Groucho Marx, qui tentait de devenir membre d’un club de golf californien aussi sélect qu’antisémite, avait été rembarré plusieurs fois avant de devenir célèbre et de se voir décerner une carte de membre émérite par les WASPs qui contrôlaient l’établissement. Il leur expliqua alors qu’il n’avait aucune envie d’être membre d’un club où l'on acceptait les gens comme lui… La Turquie, puissance régionale insérée dans un environnement turcophone et Moyen-oriental assez bien identifié, pourrait finir par se lasser et considérer que, tout bien considéré, l’Union européenne n’est pas la seule voie d’avenir pour elle. Elle pourrait même, par dépit, renverser la vapeur en remplaçant, dans ses palais nationaux, ses leaders musulmans « modérés », clones de nos démocrates chrétiens, par les porteurs d’un discours religieux plus qu’inquiétant.
Mais loin de moi l’idée qu’il faille intégrer la Turquie par peur qu’elle ne devienne, dans le cas contraire, une menace intégriste supplémentaire. Ce serait absurde et de telles raisons, uniquement défensives, n’auraient rien à voir avec les bénéfices économiques et politiques réels que l’Union pourrait tirer de cette intégration. Ce serait également faire l’impasse sur les rapports sans ambiguïté qu’Ankara entretient avec la nébuleuse fondamentaliste, indépendamment de son désir d’Europe.
Et puisqu’il faut bien choisir un jour de quel côté l’on se situe, je préfère me retrouver aux côtés de ceux qui n’ont pas peur de l’avenir parce qu’ils savent qu’ils conservent une vraie liberté d’action politique. Ceux qui ne satisfont pas d’être les jouets d’une sorte de déterminisme historique indépassable (après tout, il faut bien que le refus de la mention d’héritage religieux dans la constitution serve à quelque chose !).
Défenseur d’une Europe où la combinaison « économie de marché + justice sociale » reste plus attractive que la formule « Soviets + électricité » d’antan, je sais bien que le rêve d’une Union toujours plus profonde est désormais irréalisable dans le cadre d’une « version régionale des Nations Unies », sorte de grand espace sans barrières douanières à la mode britannique. Mais je suis convaincu que les deux chantiers, élargissement et approfondissement, peuvent être conduits en parallèle. Je suis même convaincu qu’il s’agit là de la seule voie possible.
Les groupes pionniers, qui existent déjà de Schengen à la monnaie unique, s’ils peuvent enfin être considérés pour ce qu’ils sont vraiment, sont la matrice de ce double parcours. Même Fabius, s’il voulait bien arrêter cinq minutes de jouer les vierges effarouchées devant la dérive libérale de l’Europe, pourrait s’en rendre compte et se remettre au boulot, aux côtés de Hollande, DSK et Rocard, mais aussi en compagnie du SPD, du PSOE (voire du Labour si les Anglais parviennent un jour à remettre la main sur une mappemonde convenablement proportionnée). Dans ce contexte, le débat sur la Turquie n’a même plus de sens, la seule interrogation restant de savoir combien de temps il lui faudra pour rejoindre le peloton de tête après son entrée dans l’Union (10 ans, 15 ans, 30 ans... Quelle importance ?) Une question que l’on pose également pour la Suède ou le Danemark sans déchaîner de telles passions.
Claquer la Sublime porte au nez des Turcs n’est dans l’intérêt de personne. Trop de doigts pourraient rester coincés dans l’encoignure. Et il serait idiot qu’il s’agisse des nôtres.
© Commentaires et vaticinations
Je suis contre l'adhesion de la Turquie tout comme j'etais contre le passage a 25 car cela a signe la mort du reve Federal.
Mais pour etre honnete, je ne vois pas trop l’interet de savoir si on est pour ou contre etant donne que la Turquie sera forcement admise dans l'union car cela fait trop longtemps qu'elle attend (voir un article de Badinter sur ce sujet qui est peut etre celui la http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=873351 mais je ne suis pas abonne donc impossible de verifier). Il n’est pas pensable de l’envoyer se faire voir maintenant et de toute facon l’Europe federale est deja enterree.
Ce qui est dommage, c'est de faire croire aux Francais qu'ils auront le choix alors qu'ils ne l'auront pas. Il aurait ete plus simple de ne rien leur demander comme pour les pays de l’Est. Ils va y avoir encore beaucoup de decus qui vont finir au FN.
Rédigé par : Scope | lundi 13 décembre 2004 à 20:07
Des déçus du fédéralisme qui vont finir au FN. J'en doute, je veux bien qu'il y ait eu des transferts du PC vers le FN, que les frontières soient parfois mouvantes entre les votes protestataires de LO et l'extrême-droite, mais je serais étonné d'apprendre que des gens qui rêvaient d'une Europe fédérale se mettent à voter Le Pen à cause de l'entrée de la Turquie.
Rédigé par : Hugues | lundi 13 décembre 2004 à 20:20
Je m'apercois que Badinter a donne une interview du meme genre au Figaro et encore consultatble : http://www.lefigaro.fr/debats/20041213.FIG0436.html
Hugues, je ne parlais pas des personnes qui revaient d'une Europe Federale mais de ceux qui croient qu’on va leur demander leur avis sur la question.
Rédigé par : Scope | lundi 13 décembre 2004 à 21:20
C'est un vrai plaisir de te lire. Je te couche quelques remarques/réflexions que m'évioquent le sujet, de manière un peu confuse, mais il est tard et j'ai un rhume affreux.
De toute façon, ce débat est derrière nous. Après avoir dit pendant quarante ans à la Turquie, officiellement depuis 1999, sans jamais en avoir demandé leur avis aux peuples ou aux parlements, qu'elle avait vocation à nous rejoindre, il parait impossible de se dédire. Pas forcément une expression de "liberté d'action politique".
Je retiens un argument essentiel à l'opposition de l'intégration de la Turquie : territorial, géo-politique. L'idée est que la Turquie n'est pas en Europe, alors que l'union européenne précise bien que tous les pays "européens" ont vocation à y entrer. A ce titre, c'est à l'entrée de la Turquie comme à celle de l'Algérie, l'Arménie, la Russie, qu'on peut s'opposer, sans être anti-islam (l'Arménie est chrétienne) ou chimiquement pure d'un point de vue racial. Il s'agit de définir au projet de l'UE des frontières, dont il me parait naturel qu'elles soient liées à une culture, une histoire homogènes. Or, la Turquie me parait être de l'autre coté de cette identité/culture européenne, ce PPDC général, qui fait qu'on n'intègrera jamais la Russie en Europe non plus, alors qu'elle partage beaucoup plus de choses avec l'Europe que la Turquie.
Il y a aussi un argument : quel membre de l'UE sera la Turquie ? Se pose-t-on un peu la question des motivations Turques ? Economiques, à fond. Mais autres ? Y-at-il une vraie volonté d'intégrer un proejt commun ? Dans un des pays les plus attachés à un nationalisme fort ? Les Kurdes sont très cyniques : ils constatent que la perspective d'adhésion fait progresser leur cause. Les démocrates aussi. Les défenseurs des droits des femmes aussi. Mais finalement, quand tout celà sera fait, quel membre de l'UE auront nous ? où est la véritale zone d'influence de la Turquie, qui n'est pas un sous-pays qui a vocation à se rattacher, mais un pays dominant, rattaché au caucase, au moyen-orient ? Un pays qui a cultivé et cultivera un statut unique : frontière de l'Europe, pays du moyen-orient non arabe...
Et faudra-t-il recommencer avec tout pays que nous aimerions voir progresser vers ces valeurs ? Avec le Maghreb quand il virera sa cuti islamiste ou totalitariste ? Est-ce celà, le projet européen ? Sa vocation universelle passe-t-elle par une intégration systématique de voisins de plus en plus lointains ? Je crois plus à une un rayonnement du modèle, associé à des coopérations. Après tout, l'espace économique européen est extensible, l'OTAN existe, etc... La Turquie en fait déjà partie.
Voilà tous ces paradoxes, ces questions, qui n'ont jamais été posées, qui se posent légitimement, mais trop tard, dans le débat public. Celà ne changera rien à l'affaire. On aura la Turquie. Il y a du bon à l'accepter avec nous. Mais celà n'améliorera pas le projet européen. Et on n'y gagnera pas grand chose. Résignons-nous.
Rédigé par : versac | lundi 13 décembre 2004 à 22:50
P'tain, il faut absolument que je me fasse une opinion... Mais sur la Turquie j'y arrive pas, c'est dingue ! Je balotte. Je me sens balotté...
Rédigé par : Cyrille | mardi 14 décembre 2004 à 16:22
C'est bien simple. Je te suggère de ne plus réfléchir et de t'en remettre à moi. En épousant mes opinions sur tout et n'importe quoi, tu auras la garantie de disposer, en toute circonstances, d'avis et de positions de qualité, à la fois élégants, sophistiqués et informés. Tu n'auras donc plus honte, dans les soirées, de ne pas avoir d'avis intelligent sur ceci ou cela et tu pourras de nouveau briller à moindre frais, séduisant toutes les nanas par ton humour et ta capacité d'analyse.
Non, non, ne me remercie pas, c'est normal. J'ai tellement reçu qu'il est temps que je donne à mon tour.
Rédigé par : Hugues | mardi 14 décembre 2004 à 16:40
Je vois que tu es très en forme aujourd'hui... J'ai vu ton rexcellente réponse chez notre relation "Mr C...". Profite de cette forme pour écrire une note, moi je suis au fond du gouffre.
Rédigé par : Cyrille | mardi 14 décembre 2004 à 17:05
Pas ce soir, j'ai mal à la tête.
Rédigé par : Hugues | mardi 14 décembre 2004 à 21:12