Je ne serai pas le premier, et encore moins le dernier, à être intrigué – et surtout choqué mais ces sentiments ne s’excluent pas l’un l’autre – par l’indifférence qui règne à l’égard des victimes du Darfour.
Entendons-nous bien : la presse n’est pas muette sur la question. De loin en loin, un papier nous rappelle les faits, un édito s’indigne (ceci dit, le moteur de recherche de Libé, sollicité sur le mot « Darfour », me demande si je ne cherche pas plutôt « Dufour »). Ici et là, un responsable politique condamne avec la dernière énergie. Mais d’action : aucune. De débat d’envergure : que nenni ! De menaces à l’égard du gouvernement soudanais : vous n’y pensez pas...
Ok, la situation est complexe. Il y bien des méchants et des gentils à peu près identifiés, mais entre les questions ethniques, géographiques, énergétiques, religieuses et les implications géopolitiques de la crise, comment approcher ce merdier ?
Apparemment, il semble que la meilleure approche soit donc : pas d’approche du tout. Contentons-nous de déplorer dans notre barbe et concentrons-nous sur les zones de troubles plus propices à la dénonciation sans conséquences ou presque. Soutenons, et c’est bien le moins, les porteurs de foulards oranges à Kiev. Ca peut agacer les Russes, mais on sent bien que c’est gérable puisque, comme le disait Poutine avec pas mal d’à propos, « Moscou travaillera de la même manière avec n’importe quel président ukrainien ». On n’est donc pas à deux doigts d’une relance de la guerre froide, même si on peut jouer à se faire peur à l’heure du journal télévisé.
Condamnons l’absence de stratégie américaine réelle en Irak : attaque injustifiée, campagne mal préparée, occupation mal fagotée, élections mal barrées. Après tout, on sait bien (ou du moins on l’espère en douce), que les Américains finiront par se dépatouiller, quitte à donner les moyens à un régime sorti des urnes mais contesté de tenir en respect, quelques décennies durant, un terrorisme résiduel. Ils s’en tirent toujours, les Américains, non ? C’est même pour ça qu’on ne les aime pas.
Autorisons-nous une once de discours contradictoire en Côte d’Ivoire, entre nécessité de l’assistance humanitaire et danger néocolonial. Permettons-nous aussi de rappeler périodiquement à quel point la politique israélienne est un facteur de déstabilisation pour l’ensemble du Moyen-Orient.
Mais sur le Soudan. Plus rien. Plus personne. On évoque bien la possibilité d’un génocide (enfin, tout le monde n’est pas d’accord sur la qualification pénale – les janjaweeds veulent-ils vraiment tuer « tout le monde » au Darfour ?), mais ça n’a pas l’air de déclencher les passions. Je lis sur le site de MSF que le conflit entre le nord arabo-musulman (qui contrôle le pays depuis sa capitale Karthoum) et le sud chrétien ou animiste a déjà fait 1,5 million de morts (mais The Economist me dit 2 millions) depuis 1983. Ca ne date donc pas d’hier.
Je lis aussi que la situation spécifique au Darfour a mis 600 000 personnes sur les routes selon MSF (1,5 million pour The Economist), causé la mort de 70 000 personnes et que la conjonction des attaques des milices « arabes » contre les populations civiles et de l’absence de pluie (récoltes misérables attendues) peut conduire 2,8 millions de personnes à la famine en dépit des efforts du Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies. The Economist cite d’ailleurs un officiel de ce programme selon lequel ces estimations ne seraient qu’un « scénario moyen ».
Alors quoi ? Comment est-ce possible ? Que fait la police ? Que font les fameux « gendarmes du monde » ? Ils discutent et négocient. L’ONU vient ainsi de dépêcher un émissaire sur place, lequel a rencontré le vice-président soudanais et le chef des rebelles, ce qui lui a permis de se féliciter de « l'état d'esprit positif des leaders quant à leur volonté de finaliser un accord sur les questions en attente ». Pour lui, l’échec d’un accord de paix est désormais « inenvisageable ». Car, un peu comme la France à Marcoussis, et c’est heureux, les Nations-Unies se sont engagées dans la mise en œuvre d’un « vrai dialogue » (« Abuja III ») entre les parties. Un dialogue que les Américains qualifient, incidemment, d’impasse, toutes les parties étant désormais responsables de massacres sanglants.
L’impasse, c’est de considérer que le déploiement d’une force d’interposition de 800 soldats (+ 100 observateurs, excusez du peu), pourra permettre de régler une situation d’une telle envergure. L’impasse, c’est aussi de considérer que, avec l’affaire irakienne en background, il serait mal venu d’intervenir dans un conflit où les principaux bad guys sont un régime musulman et ses « milices arabes », la Ligue Arabe ayant indiqué qu’elle préférait, elle aussi, le dialogue à la coercition et le soutien au régime de Khartoum dans ses efforts pour la paix...
Ok. Ok. Mais où veut-il en venir celui là, avec sa morale et son indignation à deux sous. Faut-il intervenir là-bas aussi, quelles qu’en soient les conséquences économiques, militaires. Est-ce notre rôle, en avons-nous les moyens…Faut-il intervenir partout ? Et au nom de valeurs européennes qu’il convient, assure-t-on parfois, de relativiser ? Oui. Absolument. Et si je n’ai pas de mode d’emploi pratique, de manuel du parfait petit rétablisseur de paix civile, je ne comprends pas comment un pays comme la France ou une région du monde comme l’Europe, entités à vocation prétendument universaliste, peuvent rester de marbre. A coup sûr, des leviers existent, et pas nécessairement les plus traditionnels : la France est-elle accusée de néo-colonialisme en Côte d’Ivoire ? Pourquoi ne pas envoyer un contingent européen sur place, ne comptant pas le moindre soldat tricolore. Et pourquoi, comme je l’ai entendu souffler ici et là, ne pas envoyer les Français en Sierra-Leone et les Anglais en Côte d’Ivoire histoire de désamorcer ce type de critiques.
Au Soudan, au Darfour, à quoi aspirent les gens. Pas les supporters de rebelles ou du Pouvoir, mais les « gens », ceux qui se retrouvent sur les routes et dans les camps où le meurtre et le viol sont monnaie courante. A la paix, à l’arrivée de quiconque a les moyens de s’interposer entre eux et les fusils. Mais il est bien évident que le climat actuel n’est pas vraiment propice à ce genre d’action, d’où le discrédit porté sur toutes les autres interventions occidentales, toujours suspectes de camoufler tels ou tels intérêts commerciaux ou politiques.
L’abandon du deux poids, deux mesures, je suis pour. Mais pas dans le sens du chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Même poids, même mesure. Mais partout où poids et mesures sont nécessaires.
© Commentaires et vaticinations
["Les Dieux de ce dessein puissent-ils le distraire!" (Racine)]
merci Robert
Rédigé par : cedex | vendredi 10 décembre 2004 à 13:06
Sans vouloir ajouter de la complication au mystère, il me semble que dans la crise actuelle les populations terrorisées par les milices du Nord sont également musulmanes. La lecture inter-religieuse semble donc fausse pour ce cas précis. Peut être est-ce une des raisons qui font que l'on s'y intéresse peu.
Rédigé par : Gaël | jeudi 23 décembre 2004 à 15:44
Disons qu'il y a aussi des musulmans parmi les populations terrorisées par les Janjaweeds et que, comme tu le soulignes, cette affaire ne peut être réduite à un conflit religieux.
Mais ça ne rend pas la situation moins dégueulasse et ma note est surtout centrée sur l'indifférence qui prévaut au sujet du Darfour, essentiellement parce qu'il n'est dans l'intérêt de personne de se confronter à la ligue arabe, qui soutient Karthoum. Et il n'est sans doute pas jugé nécessaire, aujourd'hui, de créer un nouveau foyer d'instabilité "international" puisque ces massacres sont considérés comme "internes".
Rédigé par : Hugues | jeudi 23 décembre 2004 à 16:15
Tout à fait d'accord. De surcroit il n'y a pas de pétrole ni d'autres richesses naturelles en jeu. Ce que je voulais souligner, c'est qu'il me semble qu'aujourd'hui s'il manque la dimension inter-religieuse qui est si commode pour expliquer les conflits il semble que c'est plus compliqué à exposer et donc qu'on en parle moins. Quand à l'aspect interne, il déborde déjà sur le tchad. Et la cote d'ivoire aussi c'est une affaire interne ? ;o)
D'ailleurs sur la côte d'ivoire bizarrement on ne parle pas de l'aspect religieux... il faut dire que les "méchants" sont chrétiens ou supposés tels. J'ai peur de ce qui se passerait si les méchants étaient musulmans. N'aurait-on pas tôt fait d invoquer le choc des civilisations et autres fadaises ?
Rédigé par : Gaël | jeudi 23 décembre 2004 à 16:43
Au lieu de renvoyer sur une droite fréquentable (Koz) - ce que je fais aussi, parce que je suis ouvert - tu ferais mieux de renvoyer vers la gauche qui en a marre, comme chez moi, merde à la fin ! Vous vous renvoyez vos liens entre vous, vous vivez numériquement entre vous, vous vous sclérosez entre vous, vous réédéditez vos schémas entre vous, condescendants, allegéants, valets, laquais, c'est à gerber !
Rédigé par : Philippe Sage | lundi 21 mai 2007 à 00:44
Philippe : merci de faire remonter ce post (même si votre commentaire est totalement énigmatique au regard du sujet abordé, bon...).
Gael : vous écrivez : "D'ailleurs sur la côte d'ivoire bizarrement on ne parle pas de l'aspect religieux... il faut dire que les "méchants" sont chrétiens ou supposés tels. J'ai peur de ce qui se passerait si les méchants étaient musulmans"
Je vous rappelle que depuis 1983 au Soudan les "méchants" SONT musulmans (du moins se réclament-ils de l'islam).
Et il ne se passe rien...
Rédigé par : coco | lundi 21 mai 2007 à 10:57