C'est la nouvelle année. Le moment où les gens prennent de bonnes résolutions, s’arrêtent de fumer, entament des régimes… Les Français seraient bien inspirés, comme ça, pour voir, d’arrêter de broyer du noir et de reprendre confiance en eux. Et si ça ne donne rien, ils seront toujours à temps de reprendre le cours de leur spleen en 2006.
Les Français ont peur. Peur de tout et de rien. Juste peur. Peur de la mondialisation (qui va leur prendre leurs emplois) ; peur de l’Europe (qui va les diluer et leur faire perdre leur âme) ; peur de l’absence d’Europe (qui va les faire disparaître) ; peur de la Turquie (qui va les envahir) ; peur des Arabes (qui vont les faire sauter) ; peur des Etats-Unis (qui ne savent même pas qu’ils existent) ; peur du réchauffement de la planète (qui va submerger leurs côtes) ; peur du nucléaire (qui va les contaminer) ; peur des énergies alternatives (qui vont gâcher les paysages) ; peur des juifs (qui inquiètent, même si on ne sait pas pourquoi) ; peur des musulmans (qui vont les convertir) ; peur des OGM (qui vont les faire muter) ; peur des fast-foods (qui vont les faire grossir) ; peur de l’Afrique (qui va leur péter à la figure) ; peur de la Chine (qui est en train de s’éveiller) ; peur du chômage (contre lequel tout aurait été fait) ; peur de l’avenir (qui ne ressemble pas au passé) ; peur du passé (qui ne ressemble plus à ce que l’on leur en avait dit) ; peur de la mort (qui vient toujours trop tôt) ; peur de la canicule (qui décime les vieux) ; peur des Russes (qui se renforcent) ; peur des Polonais (qui perdent des occasions de se taire), peur de l’Allemagne forte (bien trop forte), peur de l’Allemagne faible (bien trop faible) ; peur du capitalisme (si injuste) ; peur du communisme (tout autant) ; peur du cancer (de moins en moins bien remboursé) ; peur de l’Etat (qui les contrôle trop) ; peur de l’absence d’Etat (qui devrait mieux les contrôler) ; peur de la technologie (qu'ils ne maîtrisent plus) ; peur des nanotechnologies (qui sont si petites)…
Premiers utilisateurs au monde d’antidépresseurs, particulièrement bien situés au palmarès européen du taux de suicide, les Français passent leur temps à se faire peur en faisant la somme de leurs malheurs, additionnant inlassablement chômage et inflation, pollution et délocalisations, vols de voitures et marées noires en autant d’équations impossibles et absurdes. Convaincus que le reste du monde est à l'unisson, ils attendent, résignés, une apocalypse qui ne devrait plus tarder, ruminant, pourquoi pas, quelque ultime révolution salvatrice en écoutant Arlette ou Le Pen – au gré de leurs affinités. A moins qu’un Chirac ne vienne, un instant, les rassurer en leur racontant que tout va mal, c’est vrai, mais qu’il saura les protéger.
Mais de toute façon, pour peu qu’une initiative positive soit lancée, ils savent d’avance que « ça ne marchera pas ». Et si ça marche, ils savent aussi, c’est sûr, « que ça ne durera pas ». La dernière livraison de Francoscopie, cette espèce de photographie statistique de l’Hexagone, ce scanner annuel des humeurs tricolores, est d’ailleurs sans appel : les Français se noient dans la morosité. Interrogé par Libé, Gérard Mermet, l’auteur de cette étude récurrente, les décrit comme « las, découragés par l’avenir ». Qu’ils soient jeunes, qu’ils soient vieux. Riches ou pauvres. Ils parlent de déclin, de difficultés familiales ou professionnelles. Rien n’est plus acquis, tout est devenu précaire. Et il y a le bruit. Le harcèlement. La solitude. Tout est noir.
N’allez pas leur dire que la croissance économique mondiale n’a jamais été aussi forte. Que des millions de Chinois et d’Indiens sont en train de sortir de la pauvreté à une allure sidérante (« si c’est pour nous prendre nos emplois, on les préférait misérables »), que le chômage n’existe plus en Angleterre (« bah, une jungle ultra-libérale »), dans les pays scandinaves (« ils ne sont pas comme nous »), en Australie (« Heu…) et que, ici, aussi, on pourrait tenter des trucs nouveaux – inédits. N’allez pas leur dire qu’ils n’ont jamais été aussi riches, qu’ils n’ont jamais vécu aussi longtemps, que leurs grands-parents n’avaient même pas de salle de bain... Ils s’en foutent : c’était tellement mieux avant. Avant quand ? On s’en fout, c’était mieux. C'est tout. On se plaignait aussi, mais c’était mieux quand même.
N’allez pas leur dire que, non, la fin du monde n’est pas pour demain et que, oui, les choses bougent, avancent, se transforment, et qu’il faut suivre le mouvement. Et même le précéder. N’allez pas leur dire que, non, on ne peut pas rester « pareil ». Que l’on est bien obligé de sortir son parapluie s’il se met à pleuvoir, quitte à le refermer une fois le beau temps revenu.
Faisons un rêve. Et si 2005 marquait, enfin, le retour d’un minimum d’optimisme dans ce pays saturé d’idées sombres sur sa situation, sur son déclin relatif ou réel, sur les mille dangers qui le guettent ? Si les Français tentaient, oh, à peine, de regarder le monde pour ce qu’il est ? S'ils essayaient de ne plus avoir peur a priori... S'ils se disaient que, oui, peut-être, certains changements peuvent avoir du bon ? Que certains ajustements peuvent être délicats à négocier, mais que les défis peuvent être, pourquoi pas, excitants à relever... Voilà, c’est juste une idée, une lubie de dernier jour d’année. En parallèle d’une pensée fugace mais sincère pour les centaines de milliers de personnes, les millions peut-être, de pauvres types qui, ayant échappé au tsunami, se préparent à passer les prochaines années dans des baraquements de fortune, espérant seulement que le rétablissement des circuits d’eau potable batte le choléra de vitesse.
Et ce parallèle n’est pas vain. Dans mon esprit, il n'est certainement pas à interpréter comme une sorte d’exercice de schadenfreude cynique, notre bonheur n’existant qu’en relation au malheur des autres. Et encore moins comme un encouragement ridicule à la renonciation à tout progrès, les reculs éventuellement enregistrés restant « acceptables » puisqu'ils nous laissent loin devant les vrais pauvres de ce monde.
Non. Simplement. Imaginez un peu ce qu’une France sûre d’elle et des valeurs dont elle se gargarise, dynamique, pourrait rendre comme services, chez elle et ailleurs. Et encore une fois, si ça ne marchait vraiment pas, le Prozac sera toujours là, dans le tiroir de la table de nuit. Sur ce : excellente année 2005 !
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