« Sois maudit si tu le fais, sois maudit si tu ne le fais pas… » La maxime british qui sert de titre à cette note résume à merveille l’impasse dans laquelle la France s’est engagée depuis le début de la crise ivoirienne. J’avais d’ailleurs tenté, il y a quelques jours, une mise en parallèle de la manière dont la presse française traitait cette affaire et le conflit irakien, admettant la complexité ici mais privilégiant le manichéisme là.
Aujourd’hui, l’évolution des deux situations me conforte dans mon sentiment d’une étrange proximité entre Abidjan et Falloudja, proximité que nos médias se refusent pourtant à affronter clairement.
Oh, non pas que les journaux se soient placés au garde-à-vous devant Chirac, tenant pour acquis le désintéressement total de la France et les seuls aspects humanitaires de l’opération Licorne tout en poursuivant la dénonciation inlassable de l’impérialisme US. Bien au contraire. De fait, le consensus général, après les manifestations meurtrières du 9 novembre, irait plutôt vers la mise en accusation des forces françaises : Mamère dénonce la brutalité de leurs méthodes sur toutes les antennes ; Quilès exige une commission d’enquête parlementaire ; le gouvernement, sur la défensive, renoue avec le traditionnel « Circulez, y a rien à voir ! » cher à la Grande Muette. Mais au final, le sentiment d’une crise confuse où rien n’est vraiment tranché prédomine, toutes les explications ou tentatives d’explications étant bonnes à prendre.
Sans revenir trop en détail sur l’historique de la crise, on pourra utilement rappeler :
- que la Côte d’Ivoire, indépendante depuis 1960, est plongée dans un terrible merdier depuis le coup d’Etat du général Gueï en 1999 ;
- que le pays est désormais divisé en deux, entre un nord aux mains de rebelles au projet flou et un sud contrôlé par un président passé du socialisme internationaliste à la lutte contre les « éléments allogènes » menaçant sa belle « ivoirité » ;
- que la France, ancienne puissance coloniale, cherche à consolider son influence en Arique de l'ouest, à préserver des intérêts économiques relativement faibles et, insistons tout de même sur ce point, à protéger des populations civiles coincées entre deux feux…
Après avoir joué les messieurs bons offices entre le président Gbagbo et les rebelles en organisant la table-ronde de Marcoussis et en imposant une sorte de gouvernement d’union nationale aux deux parties, le tandem Chirac-Villepin croyait avoir gagné la partie. Mais ces accords étant désormais lettre morte, quelque 6 000 soldats tricolores, adossés à une poignée de casques bleus africains, tentent tout à la fois d’évacuer les étrangers menacés par des émeutiers manipulés par Gbagbo, de patrouiller la ligne de démarcation entre nord et sud (une mission illusoire dans un pays grand comme les deux-tiers de la France) et, tant bien que mal, d’assurer leur propre protection.
A mon sens, l’analyse de Stephen Smith dans Le Monde d’hier, en se référant à la « mission impossible de la France », met le doigt sur une situation inextricable où se mêlent morale, intérêts égoïstes, droit international et stratégies géopolitiques. Pour autant, jeter l’éponge en décrétant que la Côte d’Ivoire, éventuellement assistée par ses voisins africains, doit de se débrouiller seule, c’est accepter un nouveau Rwanda. C’est aussi accepter une certaine responsabilité française dans ce nouveau Rwanda. Et puisque j’en suis aux parallèles osés, c’est même accepter d’être directement accusé des massacres qui ne manqueront pas de se produire en cas de retrait français, l’inaction coupable des israéliens à Sabra et à Chatila ayant permis d’effacer complètement le rôle des milices libanaises dans cette autre tragédie.
Mais bon, je digresse. La France est donc là, coincée, impuissante. Damned if you do, damned if you don’t. Et l’Irak là-dedans ? Qu’est devenue cette fameuse proximité. J’y viens. Un article comme celui de Stephen Smith sur la Côte d’Ivoire, tout en nuances et en subtilité, n’a jamais été écrit sur l’Irak – du moins pas dans la presse française. Vrai connaisseur de l’Afrique, l’ancien correspondant de Libé passé au Monde, auteur d’un livre éclairant sur le drame du continent noir, n’est malheureusement pas chargé de couvrir le Moyen-Orient et les desks étrangers de nos quotidiens ne fourmillent pas de talents de son niveau pour analyser ce qui se passe à Bagdad ou à Falloudja.
Par voie de conséquence, la situation irakienne, quelles que soient ses évolutions, la question de l’organisation d’élection, la participation des uns et des autres au processus électoral, les tentatives de remettre l’économie sur pied (une économie détruite par les Etats-Unis, c’est vrai, mais il faut bien la reconstruire), reste décrite sur le même mode bien tranché, bien noir et blanc. Les Américains sont des crapules assoiffées de pétrole, l’Irak est leur nouveau Viet-Nam (leur Indochine ?), ils ne s’en sortiront jamais et pas question d’aller leur filer le moindre coup de main. Et les Irakiens dans tout ça ? Des dommages collatéraux ?
Bien entendu, la France a accepté de mettre de l’eau dans son vin en organisant l’annulation de 80% de la dette publique irakienne par les membres du Club de Paris. Mais, les propositions concrètes de l'Elysée sont peu nombreuses et ni les médias ni les politiques ne mettent la pression sur Chirac pour qu’il s’implique de manière constructive.
Attention, répondrons certains. Les Américains ne se sont pas retrouvés dans leur fameux quagmire dans le cadre d’une intervention humanitaire dûment autorisée par les Nations-Unies. Chacun sait qu’ils n’allaient en Irak que pour s’emparer de ses richesses, venger Bush père et assurer la réélection de Bush fils. Il ne faut pas tout mélanger ! Soit, mais une fois le bourbier installé, en Irak ou en Côte d’Ivoire, que fait-on ? On se retire tout penaud, la France la tête haute et les Etats-Unis profil bas ? On explique que la démocratie est un processus historique long et complexe et qu’il ne saurait être imposé par ces Occidentaux arrogants à des pays souverains ? Moi je n’ai pas de réponse. Je ne sais pas ce qui est bien ou pas. Mais ma réaction instinctive, c’est qu’il faut faire quelque chose quand il y a quelque chose à faire.
De ce point de vue, l’intervention française en Côte d’Ivoire est justifiée, comme l’était l’intervention de l’OTAN en Bosnie et comme le serait une intervention au Darfour (dont tout le monde se contrefiche).
Les troupes rwandaises, oui celles du sympathique Kagame qui accusait la France de génocide, s’apprêtent à marcher sur le Congo et, là aussi, il me semble qu’il faudrait intervenir. Mais qui le fera ? L’Irak, tout de même débarrassé d’un dictateur sanguinaire, a besoin d’être remis en route et se contenter de compter les points, en toute neutralité, au moment de la bataille de Falloudja, me paraît assez peu défendable.
Sans cette idée que des pays démocratiques, disposant de moyens économiques, politiques et, oui, pourquoi pas, militaires, puissent intervenir au nom de valeurs que nous disons universelles (dans le cadre du respect du droit et des institutions internationales) à quoi servons nous ? A quoi sert la « patrie des droits de l’Homme » si elle ne se lève pas pour les défendre ? A quoi sert l’Europe ? Et de quelles valeurs faisons-nous réellement la promotion ?
En fait, sans l’idée que la paix et la démocratie sont des valeurs à propager sans fausse honte, il ne reste plus grand chose aux Européens, au-delà de la construction progressive d’une grande Suisse molle. Et une Suisse pauvre, par-dessus le marché, ce qui a quelque chose d’assez surréaliste. Damned if you do, damned if you don’t. Ok. C’est comme ça. We might as well do it, alors.
© Commentaires et vaticinations
Je suis plutot d'accord avec toi mais les trvaux de Smith ont le défaut pour moi de minimiser les causes exogénes des problémes africains.
A l'inverse Veschave et beaucoupsdans l'opinion française exagérent dans l'autre sens ce mêmes causes exogénes.
romain blachier
Rédigé par : Romain | vendredi 03 décembre 2004 à 14:58
Je ne sais pas si Stephen Smith minimise quoi que ce soit. Dans Négrologie, il évoque tout de même les conséquences de la colonisation/décolonisation et l'impact sur le développement. Mais il dit surtout que l'aide extérieure n'est pas une fin en soi et que l'Afrique doit puiser en elle-même les moyens de s'en sortir.
Si l'on regarde la situation ivoirienne, au-delà de l'intervention française, on se dit quand même qu'il y a un vrai gâchis et que l'un des pays africain les mieux armés pour la poursuite d'un développement réellement autonome (élites formées, infrastructures, matières premières, tissu commercial et industriel...) est en train de revenir des décennies en arrière. Je trouve ça désolant
Rédigé par : Hugues | samedi 04 décembre 2004 à 12:50
Quelques grosses réticences sur Smith aussi, car (comme beaucoup de journalistes français) il est trop souvent la voix du quai d'Orsay. Voir la récente affaire de la pseudo-boîte noire de l'avion d'Habyarimana découverte à l'ONU, dont il a parlé, mais on attend encore le démenti depuis qu'on sait que c'était une manip (de qui? étrangement cela a accompagné les soi-disantes révélations de Bruguière, qui ne sont pas venues). Autre remarque : il y a des tas de casques bleus en RDC, qui ont regardé 3 millions de personnes mourir sans rien faire au cours des dernières années.
Le monde actuel hélas rend pessimiste, parce qu'intervenir, quelle qu'en soit la façon, ou ne pas intervenir, donnent le plus souvent des résultats très insatisfaisants.
Rédigé par : alexandre delaigue | mardi 07 décembre 2004 à 19:37
Précisément. Mais de deux maux, il faut choisir le moindre. Donc, intervention.
Rédigé par : Hugues | mardi 07 décembre 2004 à 20:22
Est-ce toujours le moindre?
http://www.fareedzakaria.com/articles/articles.html
"What exactly are U.N. forces doing in Congo? At least in Sudan, where the U.N. is largely uninvolved, there is no pretense of an international effort to stop the savagery. And people can point the finger where they should, at countries near and far that are doing little about it.
Whatever the U.N. might say about the rules of engagement and who drew them up, the reality on the ground is that when the U.N. goes into these grim parts of the world, people see the blue helmets and U.N. flag and believe that help has arrived. By its very presence the United Nations is offering hope—and it is cruel to offer false hope. "In a sense, things got better after the peacekeepers left," the real Paul Rusesabagina said to me after the movie. "People realized that no one was going to help them and took matters into their own hands." If we will not help men like Rusesabagina, let us at least not lie to them."
Rédigé par : alexandre delaigue | mercredi 08 décembre 2004 à 18:51