Le suspense est à son comble pour encore quelques heures. La planète entière est tenue en haleine par un processus électoral à côté duquel la sélection de nos propres sénateurs prend l’allure d’un modèle de démocratie. Etant, comme vous, dans l’incapacité de prévoir de quel côté penchera la balance, je ne ferai aucun pronostic. Je me contenterai juste de trouver scandaleux de ne pas être en mesure de voter moi-même, les décisions de « l’homme le plus puissant du monde » ne m’affectant pas moins que les caprices de notre Jacquot national.
Je me permettrai tout de même de frémir à l’idée de voir Bush en reprendre pour quatre ans, voyant mal en quoi un prolongement de son bail pourrait améliorer quoi que ce soit. Selon toute vraisemblance, les choses devraient même empirer sur à peu près tous les fronts. Mais pour ceux qui souhaitent aller dans le détail, je recommande la lecture du dossier consacré par le Washington Monthly au concept « What if he wins ? ». Un panel de 16 journalistes et universitaires américains joue à se faire peur, chacun dans son genre, en imaginant les conséquences d’un second mandat.
C’est le cas de Dave Greenberg, un prof de fac pigiste à Slate, qui estime qu’une réélection de Bush légitimerait sur le long terme les mesures d’exceptions acceptées par les Américains dans un contexte de crise (Guantanamo, Abou Ghraib, le Patriot Act…). Rappelant la « vanne » proférée par W. himself sur les joies de la dictature (« If this were a dictatorship, it'd be a heck of a lot easier, just so long as I'm the dictator »), il semble craindre que l'humour inquiétant de Bush le Second ne se transforme en programme politique effectif.
L'économiste James K. Galbraith s’inquiète plus classiquement de la croissance des inégalités liées à la politique fiscale, à la stagnation des salaires, à la hausse des déficits, à l’éclatement éventuel de la bulle immobilière, etc. Il voit même se profiler une crise financière à la 29. Mais bon, optimiste à long terme, il voit aussi le beau temps se profiler après la pluie et rappelle qu’il a fallu qu’un William Mc Kinley mette l’Amérique en coupe réglée au profit des grands intérêts industriels pour qu’un Roosevelt se pointe avec la Sécurité Sociale… Intéressant, mais s’il faut d’abord en passer par une nouvelle Grande dépression, non merci. D'autant plus que, la Sécurité Sociale, on l'a déjà.
Kevin Drum, un permanent du Washington Monthly, est lui convaincu que Bush, s’il est réélu, sera le premier président à être destitué, la ribambelle de casseroles politiques et financières qu’il trimbale ne pouvant que lui éclater à la figure. Nixon a préféré démissionner avant d’être fichu dehors, Reagan s’est débrouillé pour passer au travers de l’affaire Iran-Contras, l'affaire Lewinski n’a pas eu raison de Clinton... Reste à savoir quel scandale particulier aura raison de W. Todd Gitlin, un prof de journalisme et de sociologie à Columbia, voit lui un retour à un activisme de gauche réminiscent des années 70, la réélection de Bush et la poursuite de la radicalisation droitière de l’administration conduisant un tas de gens au désespoir… Violences urbaines en perspective, les rassemblements altermondialistes préfigurant ce phénomène.
Un certain "optimisme ironique" est parfois de rigueur dans ce panel. Christopher Buckley, rédacteur en chef de Forbes FYI et républicain patenté, estime que Bush (dont il ne souhaite pourtant pas la réélection), pourrait « changer » et proposer le calumet de la paix à la vieille Europe. En tout état de cause, Christopher Buckley avoue ne pas souhaiter une victoire de Kerry par haine de… Michael Moore, qu’il n’aimerait pas voir dans un rôle de faiseur de roi.
Au global, la perspective Bush II est évidemment assez désolante. Et les arguments des uns et des autres son généralement convaincants. Mais lorsque que même le Financial Times et The Economist, la mort dans l’âme mais sans tourner autour du pot, préfèrent appeler à voter pour un Démocrate, la preuve semble faite du besoin de changement à la Maison Blanche.
©Commentaires & vaticinations
Le sursaut du peuple américain ?
On savait effectivement que la grande majorité des intellectuels, des artistes et des médias américains souhaitaient la défaite de Bush.
On savait également que l'immense majorité des citoyens du monde ne voulaient pas voir W et ses amis néo-conservateurs continuer à la tête de la seule hyper-puissance de la planète.
Mais le doute subsistait sur les souhaits des électeurs américains, qui sont quand même les premiers concernés, et le scrutin s'anonçait particulièrement serré...
A l'heure où j'écris ce commentaire, les premiers sondages "sortie des urnes" piratés et publiés sur Internet ( www.drudgereport.com , www.slate.com ) semblent montrer que la participation est en très forte hausse par rapport à la précédente élection... Et que cette forte mobilisation profiterait essentiellement à Kerry, qui serait en passe de gagner la Floride, l'Ohio et la Pennsylvanie (très largement), trois Etats clés s'il en est.
Alors que les chaînes américaines restent excessivement prudentes et n'annoncent pour l'heure aucune estimation, la voilà peut-être la surprise de cette élection : une victoire nette pour Kerry grâce à une forte mobilisation, une défaite sans bavure pour Bush, le sursaut du peuple américain ?
Rédigé par : Michel B. | mercredi 03 novembre 2004 à 01:12
Le "sursaut" du peuple républicain ?
Et oui, je me suis un petit peu trop avancé, semble-t-il, cette nuit... J'ai pris mes désirs pour des réalités... C'est bien fait pour moi, cela m'apprendra à me fier aux rumeurs qui courent sur Internet...
En fait, la forte participation a, semble-t-il, plus profité au camp républicain. Intervention de Ben Laden en fin de campagne ? Réaction de dernière minute à la mobilisation démocrate ? En tout cas, le pays profond sembe avoir choisi de prendre quatre ans de plus de Bush...
Sans doute pour qu'il finisse lui-même le (sale ?)travail qu'il a commencé (le fameux pragmatisme américain)... Sans doute aussi parce qu'en ces temps troublés, où de multiples changements bousculent les repères traditionnels et où la peur fait recette, rien ne vaut un bon vieux texan bien de chez nous, qui, loin de la décadence des villes des deux côtes et de la vieille Europe, la Bible dans une main et le Colt dans l'autre, défend les valeurs de nos ancêtres sans états d'âme...
Que dire ? La régression néo-conservatrice US va donc continuer durant encore 4 ans... Le monde peut-il vraiment se le permettre ?
Rédigé par : Michel B. | mercredi 03 novembre 2004 à 12:32