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jeudi 18 novembre 2004

Manufacturing consent : pour une lecture critique de Pif par Noam Chomsky et Serge Halimi

Elevé, partiellement s'entend, par l'ami Pif, j'ai su passer à autre chose. Rétrospectivement, j'ai le sentiment que les choses auraient pu plus mal tourner.

Pif_4Lorsque j’étais gosse, j’avais deux sortes de copains. Ceux qui, issus de milieux progressistes, lisaient comme moi Pif et Spirou et les autres, plus « tradis », qui étaient abonnés à Okapi ou au Journal de Tintin.

Je sentais déjà confusément, à l’époque, que les Fleurus, Bayard ou Dupuis, éditeurs de ces derniers titres, avec leurs histoires édifiantes de scouts méritants, de bienfaits jamais perdus et de soldats disciplinés, étaient « orientés » dans une certaine direction. Les enfants sont généralement capables de décrypter la leçon de morale habilement dissimulée, comme dans un jeu des sept erreurs, dans la BD la plus anodine.

Encore aujourd’hui, je me souviens de mon étonnement à la lecture des albums de Sylvain et Sylvette de mon copain Hervé D., me demandant comment un garçon de 11 ans aussi intelligent pouvait se passionner pour de telles mièvreries (je ne pensais pas le mot « mièvrerie », à l’époque, mais l’idée était bien là).

Dans le même temps, je voyais mal en quoi Pif, dont je connaissais la filiation communiste (je ne savais pas précisément ce qu’était un « communiste » mais je comprenais que c’était quelqu’un qui n’aurait jamais permis à son fils de lire Sylvain et Sylvette), pouvait représenter un risque ― y compris pour un enfant « bien comme il faut ». Après tout, les aventures d’Arthur le fantôme, les délires des Rigolus et des Tristus ou les enquêtes de Ludo, n’avaient pas d’autre projet que la distraction des petits zenfants…

Bien sûr, il y avait aussi, dans le registre des histoires sérieuses, les Rahan, docteur Justice et autres Grêlé 7/13, dont le rôle était clairement de faire passer un message de portée « philosophique ». Mais je crois bien que, sauf relecture involontairement modifiée de mes souvenirs du moment, le côté « universel » des causes défendues par ces héros était absolument indiscutable.

Rahan, pour ceux qui l’ignorent encore, était un homme préhistorique du genre homo sapiens sapiens qui, perdu au milieu d’un monde hostile de sapiens tout court, allait de grotte en grotte pour enseigner la solidarité, le partage et la générosité. A la limite, il aurait même pu se retrouver dans la presse catho s’il n’avait pas battu en brèche, par son seul statut d’homme préhistorique, l’idée que tout n’ait vraiment commencé qu’avec Adam et Eve.

Le docteur Justice, un membre de l’OMS spécialiste du karaté, parcourait lui le monde en avion, réparant le maximum d’injustices entre deux aéroports sans jamais souffrir du jet lag (une affection qui n’avait sans doute pas encore été découverte à l’époque).

Le Grêlé 7/13, de son côté, était un jeune maquisard qui faisait sauter des chars allemands à longueur de journée, un sourire radieux éclairant son visage couvert de tâches de rousseur (7 d’un côté, 13 de l’autre ― d’où son nom de guerre) au moment où le soldat ennemi s’enfuyait lâchement en poussant des hurlements dans son idiome ridicule (« Was ist das ? Achtung ! »). Là aussi, je voyais mal en quoi une famille de bons Français catholiques aurait pu s’offusquer d’un rappel historique de l’action de la résistance.

Puis j’ai grandi (je suis passé à Pilote, Métal Hurlant, etc.) et Pif a discrètement disparu du paysage (d’abord du mien, puis de celui des kiosques). Mais l’été dernier, lorsque j’ai entendu parler d’une relance d’un magazine ayant tant compté pour moi, je me suis précipité sur le premier numéro de la nouvelle série, autant par nostalgie que dans le but de faire découvrir ce joyau à mes deux filles ― qui l’apprécieraient forcément (étant mes propres rejetonnes).

En redécouvrant le magazine, son fameux gadget à deux balles, son mix d’histoires comiques et « réalistes », j’ai d’abord été un peu déçu. Le personnage de Pif lui-même, repris par un dessinateur qui aurait peut-être mieux fait de choisir un métier différent, l’absence de héros aussi emblématiques que Pifou (pourtant promis en couverture) et la disparition du cow-boy Teddy Ted, n’avaient rien d’encourageant. Puis je me suis dit qu’il était bien normal qu’un grand dadais de 40 ans, à la recherche d’un petit trip down memory lane, ne pouvait qu’être dépité dans ce genre de situation. J’ai alors confié le journal à mes gosses en leur expliquant que, de mon temps c’était mieux mais que, bon, hein…

Mais c’est alors que je me suis avisé de lire réellement certaines des BD de ce premier numéro et que j’ai compris pourquoi le père d’Hervé D. n’aimait pas que je contamine son fiston avec une littérature bolchevique directement contrôlée par la place du Colonel-Fabien.

Je m’explique. Dans ce numéro paru en juillet 2004, soit quelques mois après l’attentat de la gare d’Atocha à Madrid (mars 2004), une histoire justement intitulée « L’Attentat » met en scène l’explosion d’une bombe dans un TGV et la mort de nombreux passagers. Les médias, moutonniers, pensent immédiatement au terrorisme musulman, mais une courageuse journaliste de GO-TV finira par dédouaner Al-Quaeda en découvrant que la bombe avait été déposée dans le train par un militant d’extrême-droite (par ailleurs auteur de « nombreuses ratonnades »).

De mon point de vue, les auteurs de cette histoire auraient sans doute voté pour Aznar aux législatives espagnoles de l’après Atocha, la BD se terminant sur la journaliste expliquant à l’antenne : « Retour sur l’attentat qui a endeuillé le pays cette semaine avec des images battant en brèche la thèse du complot islamiste. Ne s’agit-il alors que d’un terrible fait divers issu de la colère d’un cerveau dérangé ? Ou bien faut-il suivre les ramifications de l’extrême droite pour comprendre pourquoi tant de vies brisées ? ». Hum, excellente question. Très pertinente.

Dans un second récit, situé le 6 juin 44 en Normandie (« La capitale des ruines »), des soldats américains sont occupés à déloger des troufions allemands repliés dans un pittoresque petit village. Mais ces gros benêts, ces béotiens, sont prêts à tirer à la mitrailleuse lourde sur le clocher d’une magnifique église pour se débarrasser d’un tireur ennemi. Heureusement, un groupe de maquisards français intervient et les convainc de l’importance architecturale inestimable de cette église. Au péril de sa vie, l’un des FFI se débrouillera d’ailleurs pour monter lui-même en haut du clocher et dégommer l’Allemand à la main, épargnant le magnifique édifice.

Les choses se terminent bien, donc, mais c’est le dialogue entre deux des maquisards qui conclut la BD qui est édifiant :

Maquisard 1 : «  A quoi ça sert un pays libéré si on n’a plus de musée, de parc, de monument. Si on a plus rien de beau ? Si on a plus de maison ? »

Maquisard 2 (allumant la cigarette offerte par un GI partant pour Avranches, après la prise du petit village) : « T’en as pas marre de l’occupation ? Tu sais, tu commences par fumer leurs clopes, puis tu bois leur bière et tu finis par écouter leur propagande ! On sort d’en prendre, mon pote ! »

Maquisard 1 (jetant sa propre clope au loin) : « Tu t’es jamais demandé ce qu’était la résistance ? La résistance c’est comme si tu avais quelqu’un dans ton jardin, et tu veux pas qu’il soit là. Alors ça va te prendre le temps qu’il faudra mais tu finiras par le mettre dehors parce qu’ici c’est chez toi. Les Ricains nous apportent les clopes, les films, tout ça. Mais ils nous apportent surtout l’espoir. Mais si jamais ils s’incrustent, on les foutra dehors ! On sait comment faire maintenant ! »

Eh oui, pages 115 à 122 de Pif Gadget, juillet 2004. La France libérée, c’est l’Irak. Ou vice-versa. Et l’église, c’est sans doute le musée de Bagdad. Enfin, j’ai tendance à voir ça comme ça. Mais je suis peut-être à côté de la plaque.

Enfin, pour la bonne bouche et dans le même numéro, une aventure de docteur Ben Justice, lui aussi redessiné par un amateur assez peu éclairé. Le doc est appelé à Port-au-Prince, juste après l’éviction d’Aristide. Il doit y retrouver une amie qui s’occupe d’un dispensaire à Gonaïves. A son arrivée, la copine le met rapidement au parfum : « Vois-tu, depuis que les Américains ont remis Aristide au pouvoir avant de le désavouer à nouveau, Haïti est devenu un paradis pour divers trafics… ».

Au final, le docteur Justice découvrira, pour mieux le démanteler, un réseau de trafic international d’organes mis en place dans l’île par des Américains, à la faveur de l’anarchie générée par le gouvernement US. Avant de repartir pour de nouvelles aventures, le doc aura cette tirade bienvenue : « Le trafic d’organes est devenu une plaie mondiale dont personne ne parle, mais à côté duquel les sombres machinations des multinationales pharmaceutiques et leurs implications politiques font presque figure de jeux d’enfants ! ».
Un commentaire attirant la réponse suivante de sa copine haïtienne : « Lutter contre cette hydre, Benjamin, voilà ton but… »

Bon, pour hallucinantes que soient ces BD, j’ai tendance à penser que leur contenu passera généralement au-dessus de la tête des gosses de 7-12 ans qui lisent le nouveau Pif. Mais je me demande aujourd’hui à quelle sauce j’étais accommodé lorsque j'avais leur âge. Et je me demande aussi si la manière dont les Américains, méchants protéiformes, sont utilisés comme repoussoir quel que soit le contexte, ne finira pas par avoir des conséquences.

L’antiaméricanisme, devenu un genre littéraire à part entière (chaque librairie qui se respecte dispose désormais de son rayon consacré – oui, là, à gauche, juste à côté de l'étagère sur les dangers du sionisme), se fabriquerait donc au berceau. De mon point de vue, il serait normal de voir Noam Chomsky se pencher sur la question. Après tout, lorsqu’il ne préface pas les ouvrages de Faurisson, l’auteur de Manufacturing consent passe son temps à mesurer les centimètres-colonnes de la promotion subliminale du capitalisme dans les journaux.

Mais Serge Halimi, observateur patenté des dérives déontologiques de la presse française, pourrait lui aussi s’inquiéter des efforts d’endoctrinement d’un magazine soumis à la fameuse loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse – au nom de laquelle, autrefois, Hara-Kiri et Charlie Hebdo étaient régulièrement censurés pour manque de bien-pensance. Le retour de Pif, pourtant, ne semble pas avoir été remarqué par Acrimed. Bah, ce n'est sans doute qu'un oubli.

© Commentaires & vaticinations

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Voici les sites qui parlent de Manufacturing consent : pour une lecture critique de Pif par Noam Chomsky et Serge Halimi:

Commentaires

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Merci pour ce super post. Heureux mélange de sérieux et de dérision!

Hallucinant. Je me souviens avoir manqué la sortie du Pif de juillet, épuisé en quelques jours. Guidé, comme toi, par une nostalgie bon enfant, je souhaitais effectivement voir si Ludo, Rahan et les autres avaient changé, et sans doute moi avec. Les textes que tu retranscris me scotchent littéralement sur ma chaise... Etait-ce déjà comme ça à l'époque ? Je ne m'en souviens pas... Cela me paraissait tellement léger. Il serait amusant d'en retrouver quelques uns et de s'y replonger. Je vais fouiner à la cave la prochaine fois que je vais déjeuner chez papa-maman.
A suivre...

Moi, malheureusement,je ne peux pas vérifier dans mes propres archives, ma mère ayant balancé mes vieilles BD il y a bien longtemps sans se rendre compte des trésors qu'elle fichait en l'air. J'ai d'ailleurs l'intention de me venger en brûlant sa collection de La Semaine de Suzette. Mais j'ai acheté un Pif ancien (1974) pour voir comment c'était fabriqué et il n'y avait rien de particulier à signaler : pas de BD "réaliste". J'ai aussi acheté le deuxième numéro de la nouvelle série et il n'y avait pas non plus de BD pouvant se prêter à ce genre de scénarios.

Dans le troisième numéro (29 septembre 2004), par contre, le docteur Justice reprend du service et se rend au Brésil pour se procurer un document qu'il doit ramener à l'OMS. Des tueurs essaient de l'en empêcher mais il réussit quand même à le dénicher et à le mettre dans un avion en partance pour Genève. Il s'agissait en fait d'un rapport "brûlant" sur des "laboratoires" situés dans la forêt amazonienne, qui effectuent des "expériences dignes des chaudrons de l'enfer". Mais l'histoire ne précise pas qui sont les chercheurs, ni la nature de leurs expériences obscures. Mon mauvais esprit naturel me pousse cependant à subodorer qu'il s'agit de scientifiques du MIT en train de concocter une nouvelle variante du bacille du charbon...

Ce que l'histoire précise, par contre c'est l'importance de la mission du doc. Voici le texte de l'avant-dernière case de la BD : "En regardant son vol s'élever au-dessus de la baie de Guanabara, Justice espéra que le rapport explosif du professeur Buarque ne soit pas bloqué pendant des années par les Etats-Unis, comme le fut en son temps celui sur la mondialisation et l'accès aux médicaments du docteur Velasquez".

Je vais donc essayer de retrouver des vieux Pif avec des histoires réalistes pour voir si le doc a toujours eu un problème particulier avec les Etats-Unis. Les histoires de la période guerre froide et crise des missiles pourraient alors être croustillantes. Mais en tout cas, je peux déjà assurer que notre toubib karateka a aussi, dans la nouvelle version, un problème avec les femmes et qu'il se comporte en vrai macho avec les hôtesses de l'air :

Hôtesse blonde à chignon : Veuillez attacher votre ceinture...
Le doc (avec une espèce de sourire carnassier assez bizarre) : Avec plaisir, mais uniquement si vous acceptez de dîner avec moi ce soir !"

Un peu plus tard, poursuivi par les méchants, il se retrouve accidentellement dans la salle de bain de la chambre d'hôtel de l'hôtesse. Elle est à poil dans son bain. Elle ne prend pas peur et lui dit seulement : "Ben on peut dire que vous avez de la suite dans les idées!" Et lui de répondre, toujours avec ce sourire de satyre lubrique : "Vous savez qu'à vous voir comme ça dans une baignoire, il me vient justement une idée !"

En fait, l'idée qui lui vient est de lui demander de rapporter elle-même le document à Genève dans son avion. Mais, bon, la vanne salace devrait être appréciée par les petits zenfants.

J'ai envie, juste pour le fun, de prolonger un peu ce truc en essayant de savoir si la disparition des BD réalistes dans le genre de celles qui sont parues dans le numéro de juillet est volontaire (il y a peut-être eu débat interne), ou si c'est juste un hasard de planning et que nous aurons rapidement l'occasion de reparler de ces crapules yankees et de leurs terribles machinations. En tout cas, le docteur Justice veille au grain. Et croyez-moi, faut pas le faire chier...

merci pour cette chronique
moi aussi, je me suis rue sur le nouveau Pif,
et j'ai ete plutot choque par les 2 histoires que tu cites (al-qaida dedouanee d'un attentat ferroviaire et les mechants ricains qui demolissent la France profonde)
par contre, je ne comprends pas ta repartie:
"De mon point de vue, les auteurs de cette histoire auraient sans doute voté pour Aznar aux législatives espagnoles de l’après Atocha" car justement, le raisonnement de la BD se veut politiquement correct et dans l'air du temps d'une certaine gauche bien-pensante qui se voile la face en minimisant le danger islamiste sous pretexte de ne pas mettre tous les musulmans dans le meme panier.

Ben je faisais référence à l'idée que l'ETA était derrière l'attentat de la gare d'Atocha - idée promue par Aznar et lui ayant coûté son poste. Si, trois mois après avoir appris qu'Al-Quaeda est bien responsable de l'attentat, tu joues avec ce genre de choses, c'est assez douteux.

"Si, trois mois après avoir appris qu'Al-Quaeda est bien responsable de l'attentat, tu joues avec ce genre de choses, c'est assez douteux."

Donc justement, etant sortie qques mois apres l'attentat d'Atocha, la BDest douteuse (et pas moi !) puisqu'elle joue quasiment a nier le role
des islamistes, suis je clair ?

Mais j'avais compris. Le "tu joues un jeu dangereux" ne s'adressait pas à toi mais aux auteurs de la BD...

Je ne pense pas que les Pifs anciens contenaient tant de trucs "osés" que ça sur un plan politique.

Par contre sur l'histoire d'Aznar, c'est surtout une droite bien-pensante qui a tenté de dédouaner des islamistes, pas dans une bd, dans la réalité...

hum! le dernier post, signe Tof,
n'est pas de moi ...
a+, Tof

Ah bon... Il y a un problème sur le dépôt des commentaires. Apparemment, la plupart des blogs sur TypePad, la plateforme sur laquelle je suis, ont des problèmes de ce genre. J'espère que ça sera résolu rapidement.

Excellent post...mais le gadget ?
Tu dis "son gadget a deux balles", je suis un peu choque ;-)
Le gadget de Pif c'etait aussi instructif que les cours d'eveil et cela a ete mon premier contact avec la science.

Non non, je dis le gadget à deux balles, mais en fait j'adorais ça. Sauf que les pifises n'ont jamais marché : ni quand j'étais gosse, ni ce coup-ci.

C'est l'editeur de Faurisson qui a utilisé un texte de Chomsky sur la liberté d'expression. Si le journal Le Monde et Val a Charlie Hebdo en on profité pour le mettre hors jeu, tu aurais tort, il me semble, de les suivre.

Très bien décrit cet "effet papillon" avec Pif-Gadget !!!

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